vendredi 23 juin 2023

Alphonse Lemerre, le Renduel du Parnasse

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10 rue Chardin, Paris XVI. Linteau du portail d’entrée

Eugène Renduel (1798-1874) fut l’éditeur qui a le plus contribué à affermir l’école romantique dans son triomphe : il eut l’habileté d’attirer à lui tous ces écrivains aujourd’hui célèbres, alors modestes débutants, et l’audace de publier tous leurs ouvrages. De même, la jeunesse artistique et poétique du Second Empire trouva dans Alphonse Lemerre (1838-1912) un éditeur aventureux d’œuvres inconnues, dont les auteurs, aujourd’hui célèbres, lui doivent leur nom.

Né dans le Cotentin

Château de Canisy

Au XVIIIe siècle, les marchands de Paris et de Bretagne venaient en Cotentin, aujourd’hui département de la Manche, au marché de Canisy, près de Saint-Lô, pour acheter à la Halle aux Draps des coutils et des toiles fabriqués dans la région.

Arbre généalogique simplifié

 

L’arrière-grand-père d’Alphonse Lemerre, Étienne Lemerre (1726-1801), était tisserand à Carantilly, à mi-chemin entre Coutances et Saint-Lô. Le grand-père, Pierre-Étienne Lemerre (1753-1818), habitait à Gavray, au sud de Coutances ; surnommé « le père Patard », du nom d’une ancienne petite monnaie avec laquelle il payait ses ouvriers, il était marchand de cotonnades ; son épouse, Charlotte-Françoise Levallois (1769-1836) lui donna dix-sept enfants, dont seize filles : l’avant-dernier fut un garçon, Charles-Désiré Lemerre, né le 7 nivôse An IX [28 décembre 1800]. Ce dernier fut renvoyé à la terre, quand les premières filatures établies à Lisieux, dans le département voisin du Calvados, bousculèrent l’artisanat local du textile : cultivateur, il épousa une cultivatrice, Modeste Gosset (1803-1874), en l’église de Canisy, le 27 juin 1822 ; père de onze enfants, dont le futur éditeur, il mourut à Canisy le 9 mai 1879.

 

Alphonse Lemerre, par Nadar. Coll. BnF

Alphonse-Pierre Lemerre est né à Canisy, le 9 avril 1838. Au sortir de l’école primaire, il fut envoyé à Saint-Lô, comme coursier du seul notaire de la ville, Théophile-Louis-Frédéric Caillemer (1800-1859). Il préféra bientôt être employé par l’un des deux libraires du lieu, Achille-Hector Rousseau (1810-1864) 1, natif du Havre, membre du Tribunal de commerce de Saint-Lô et conservateur à la Société d’agriculture, d’archéologie et d’histoire naturelle du département de la Manche, avant de se décider, à l’âge de dix-sept ans, à venir dans la capitale.

Libraire à Paris

Il devint commis de librairie chez Pierre-Léon-Constant Bady, de six ans son aîné, né à Paris, qui venait de reprendre la librairie de Jean-Amable Rigaud (1810-1891), natif de Déville [Seine-Maritime], successeur vers 1840 de Madame Deschamps, 5-7 passage Vivienne, près la rue des Petits-Champs, dans le IIe arrondissement.

Trois ans plus tard, Lemerre répondit à la demande de commis faite par un compatriote normand, Pierre-Paul Percepied (1806-1882), né à Agon, sur la côte, à l’ouest de Coutances : il était spécialisé dans les ouvrages religieux et les objets de piété depuis 1841, au 43-47 passage Choiseul, qui joint la rue Saint-Augustin à la rue des Petits-Champs. 

Lemerre reçut son brevet de libraire le 18 mars 1862. Au mois de juin suivant, Pierre-Paul Percepied lui vendit son fonds de librairie classique du 47 passage Choiseul, et céda son fonds de livres religieux du 43 du même passage à son gendre de trente-huit ans, Paul-Marie-Daniel Haëring. Son commis et neveu, Hippolyte Percepied (1835-1896), né lui aussi à Agon, photographe à ses heures perdues, l’une des plus intéressantes figures de la librairie parisienne, portraituré par Henri Pille, resta l’employé fidèle de Lemerre et dirigea le service de la vente au détail jusqu’à sa mort.

Au moment où les éditeurs s’efforçaient de donner des livres à bon marché et où les poèmes ne se vendaient pas, Lemerre prit le parti d’éditer des poètes et de ne donner que de beaux volumes remarquables par la netteté de la typographie, l’élégance des caractères et le luxe du papier, et portant sur la couverture une marque rappelant ses origines.

Marque de Joannes Maire. Gerardi Ioannis Vossii De historicis græcis libri IV. Lugduni Batavorum, 1601. Collection privée.

Probablement attiré par une approximation phonétique patronymique, Lemerre reprit la marque que Joannes Maire, imprimeur à Leyde [Pays-Bas], utilisa dès 1601, pour son édition De historicis Graecis libri IV de Gerardus Joannes Vossius : un homme âgé qui bêche, tourné à droite, sous le soleil de midi, avec au loin un village et son clocher, et la devise « FAC ET SPERA » [Agis et Espère].

En 1619, Maire utilisa un autre modèle, avec le mot hébreu « יהוה » [Yéhova] et la devise « LABORE » [Par le Travail] ; 


à partir de 1627, Maire conserva ce même modèle, mais avec la devise « FAC ET SPERA ». 


Un troisième modèle, gravé par Cornelis van Dalen, apparut en 1651. La chronologie contredit ceux qui ont prétendu que la marque de Maire avait été inspirée par l’emblème n° 7 de Selectorum Emblematum Centuria Secunda de Gabriel Rollenhagen (Utrecht, Crispin de Passe, 1613).


Lemerre fit dessiner deux modèles de marque, en y ajoutant ses initiales « A L » et en supprimant le mot hébreu : le premier modèle en 1866, sans soleil et sans village, dessiné par Jean-Louis Brown, dit « Lewis Browne » (1829-1890) et gravé par Edward Etherington (1829-1883) ; le second modèle en 1868, dessiné et gravé par Félix Bracquemond (1833-1914), avec un soleil levant et un village. Dans ces deux modèles, l’homme qui bêche est jeune ; dans le modèle de 1868, il est nu. 


Quelques années plus tard, l’érudit confrère de Lemerre, Jules Bonnassies (1813-1880), 32 rue Serpente, dans le VIe arrondissement, se fit dessiner par Jules Pégard, une marque d’éditeur semblable, avec un bêcheur jeune et coiffé, tourné à gauche, ses initiales entrelacées et la devise « LABORARE PUGNARE » [Travailler et Combattre].  

« Le célèbre éditeur n’était pas installé alors dans l’élégant magasin que tout Paris connaît et dont les vitrines ornées de glaces magnifiques sont bondées de livres précieux, de riches reliures et d’eaux-fortes avant la lettre. Il occupait dans le passage Choiseul, à quelques pas de son établissement actuel, une boutique ouverte à tous les vents et bizarrement encombrée de piles de bouquins, où se réunissait tous les jours, entre quatre et six heures de l’après-midi, un groupe de jeunes poètes, tumultueux et chevelus, jadis épars dans la grand’ville [sic] et qui avaient enfin découvert et adopté ce lieu d’asile.

Ils étaient venus là d’instinct, parce que Lemerre annonçait une réimpression de la Pléiade française, et ils avaient trouvé bon accueil près de ce grand gars normand qui lui-même, avec sa barbe blonde, son nez droit et ses cheveux en brosse, avait une physionomie du XVIe siècle, et ressemblait un peu à Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois.

Le passage Choiseul se transforma donc en Galerie du Palais, et l’étalage de Lemerre tint lieu du pilier de Barbin. Là fut fondé ce Parnasse contemporain qui a fait tant de bruit dans Landernau [sic], et là se célébrèrent les rites du culte nouveau pour le vers bien ciselé et la rime sévère.

Nous devons dire que, malgré sa sympathie naturelle pour les rythmeurs, l’honnête Lemerre, encore jeune et timoré, fut d’abord un peu effrayé de voir éclore dans sa boutique toute cette nichée d’aiglons tapageurs. Les discussions violentes, les éclats de rire juvéniles, les plaisanteries au gros poivre des jeunes poètes, autant que leurs toilettes étranges et négligées et leurs cheveux décoiffés par l’ouragan, épouvantèrent les anciens clients de la maison, paisibles bouquineurs à la chasse d’un introuvable Elzévir, et bonnes dames du quartier venant renouveler leur Journée du Chrétien ou leur Cuisinière bourgeoise. Avant d’enrichir Lemerre comme éditeur, les poètes le ruinaient comme libraire détaillant ; et l’inquiétude légitime, mais courtoisement dissimulée, du patron se trahissait quelquefois dans la mauvaise humeur du commis, un bossu du nom d’Émile, qui ne cessait de gronder contre l’encombrement de la boutique et, sous prétexte d’épousseter l’étalage, bousculait malignement les infortunés lyriques et leur passait son plumeau sous le nez. » 2

 Éditeur du Parnasse 

Les débuts furent très difficiles, mais la caisse de sa courageuse femme lui permit de transformer sa petite librairie en maison d’édition.

Photographie Librairie Le Feu Follet

Dès le début du mois de novembre 1865 sortit des presses de l’imprimerie de Laurent Toinon (1821-1871), à Saint-Germain-en-Laye [Yvelines], le premier volume in-12 publié par Lemerre : Ciel, rue et foyer, par Louis-Xavier de Ricard : il fut le seul volume à ne pas porter la fameuse marque de l’éditeur. Ricard avait été présenté à Lemerre par un ami de Verlaine, le violoniste et poète Ernest Boutier. De cette rencontre naquit, le 2 novembre 1865, le premier numéro de L’Art, journal hebdomadaire paraissant le jeudi, in-folio de huit pages à trois colonnes qui, avec la collaboration du poète et dramaturge Catulle Mendès, fut remplacé en 1866 par Le Parnasse contemporain, « Recueil de poésies inédites des principaux poètes de ce temps », qui se composera de trois volumes grand in-8 publiés en 1866, 1871 et 1876, auxquels participeront 99 poètes : le mouvement littéraire « parnassien » lui doit son nom.

Photographie BnF

Le jeune éditeur réédita des œuvres des poètes du XVIe siècle, avec des notices biographiques et des notes par Charles Marty-Laveaux, dans une collection intitulée « La Pléiade françoise » (1866-1898, 20 vol. in-8), tirée à 250 exemplaires numérotés et paraphés par l’éditeur, dont 230 sur papier de Hollande, 18 sur papier de Chine, 2 sur vélin, ou à 248 exemplaires, sans exemplaire sur vélin : Œuvres françoises, de Joachim du Bellay, gentil-homme angevin (1866-1867, 2 vol.) ; Les Œuvres et Meslanges Poétiques, d’Estienne Jodelle, sieur du Lymodin (1868-1870, 2 vol.) ; Œuvres poétiques, de Jean Dorat, poète et interprète du Roy (1875) ; Les Œuvres poétiques, de Pontus de Tyard, seigneur de Bissy (1875) ; Œuvres poétiques, de Remy Belleau (1878, 2 vol.) ; Euvres [sic] en rime, de Jan Antoine de Baïf, secrétaire de la chambre du Roy (1881-1890, 5 vol.) ; Œuvres, de P. de Ronsard, gentilhomme vandomois (1887-1893, 6 vol.) ; La Pléiade françoise. Appendice. La Langue de la Pléiade (1896-1898, 2 vol.). Cette collection sortit des presses de Damase Jouaust (1834-1893), 338 rue Saint-Honoré [Paris Ier], d’Albert Quantin (1850-1933), ancienne maison Jules Claye, et de la propre imprimerie de Lemerre, 25 rue des Grands-Augustins [Paris VIe]. Lemerre possédait une autre imprimerie, 6 rue des Bergers [Paris XVe].

Lemerre débuta parallèlement deux autres collections : les « Poètes contemporains » et la « Bibliothèque d’un curieux ».

Les « Poètes contemporains » (environ 900 volumes in-18 et petit in-12 en 1908) : Charles Joliet. Les Athéniennes. La Maison de CatulleDon Carlos (s. d. [1866]) ; Le Reliquaire, par François Coppée. Eau-forte de Léopold Flameng (1866) ; Boutades sur l’amour et le mariage. Les vieux GarçonsLes jeunes Filles. Satire dialoguée, par Alexis de Chabre (1866) ; Sully Prudhomme. Les Épreuves. AmourDouteRêveAction (1866) ; Les Lèvres closes, par Léon Dierx (1867) ; Le Chemin des bois. Poëmes et Poésies. Par André Theuriet (1867) ; Jean Aicard. Les Jeunes Croyances (1867) ; Théodore de Banville. Les Exilés (1867) ; Poésies pour Alceste, par F. Barré (1869) ; Albert Mérat. L’Idole (1869) ; Paul Demeny. Lied de la cloche (Traduit de Schiller) (1872) ; Armand Silvestre. La Gloire du souvenir. Poëme d’amour (1872) ; Albert Glatigny. La Presse nouvelle (1872) ; Cte de Gramont. Sextines, précédées de l’histoire de la Sextine, dans les langues dérivées du Latin (1872) ; Les Poëmes dorés, par Anatole France (1873) ; Camille Delthil. Les Rustiques. Poésies (1875) ; H. Bazouge. Les Victimes (1875) ; Charles Canivet. Croquis et paysages. Sonnets (1878) ; Le Poème des mois républicains, par Xavier Aubryet (1879) ; Albert Giraud. Pierrot LunaireRondels bergamasques (1884) ; Stanislas de Guaita. Rosa Mystica (1885) ; Adolphe Thalasso. Nuits Blanches. Poésies (1886) ; Georges Bal. Rêves & Chimères (1887) ; Georges Rodenbach. Du Silence. Poésies (1888).   

Photographie BnF

En 1867, Paul Verlaine publia, à compte d’auteur, dans l’indifférence quasi générale, son premier recueil poétique, intitulé Poëmes saturniens, imprimé le 20 octobre 1866 dans le format in-18 par Damase Jouaust, tiré à 491 exemplaires sur papier vélin blanc, plus 5 exemplaires sur papier de Chine, 9 exemplaires sur papier vergé de Hollande, et peut-être quelques exemplaires sur parchemin, dont on ne connaît pas d’exemplaire. Suivront, toujours à ses frais, les Fêtes galantes (petit in-12, 1869) et La Bonne Chanson (petit in-12, 1870), imprimées par Laurent Toinon.   

 

Photographie Librairie Bibliomania, Molins De Rei, Espagne

La « Bibliothèque d’un curieux » (43 vol. in-12 en 1893) fut imprimée par Damase Jouaust, Laurent Toinon, Alfred-Louis Perrin (1848-1904) et Gustave Marinet (1834-1907) à Lyon, Jules Claye (1806-1886), Albert Quantin (1850-1933) et Lemerre, sur papier de Hollande, avec quelques exemplaires sur papier de Chine, pour les auteurs anciens tombés dans l’oubli : Les Contes, de Pogge (1867) ; Ferry Julyot. Les Élégies de la belle fille lamentant sa virginité perdue (1868) ; Poésies diverses, attribuées à Molière, ou pouvant lui être attribuées (1869) ; Les Dialogues, de Jacques Tahureau (1870) ; Les Gayetez, d’Olivier de Magny (1871) ; Les Contes et Facéties, d’Arlotto de Florence (1873) ; Bonaventure des Périers. Le Cymbalum mundi (1873) ; Les Serées, de Guillaume Bouchet (1873-1882, 6 vol.) ; Les Quatrains, de Pibrac (1874) ; Les Souspirs, d’Olivier de Magny (1874) ; Les Vaux de Vire, de Jean le Houx (1875) ; L’Élite des contes, du Sieur d’Ouville (1876) ;  Les Odes, d’Olivier de Magny (1876, 2 vol.) ; Les Nouveaux Satires Et Exercices gaillards, d’Angot l’Éperonnière (1877) ; Satyre Ménippée de la Vertu du Catholicon d’Espagne et de la tenue des estatz de Paris (1877, 2 vol.) ; Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne, par le capitaine Bernal Diaz del Castillo (1877-1887, 4 vol.) ; Les Amours, d’Olivier de Magny (1878) ; Les Propos rustiques, de Noël du Fail (1878) ; Les Comptes du monde adventureux (1878, 2 vol.) ; Les Poésies françaises, de Jean Passerat (1880, 2 vol.) ; Jean de Léry. Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil (1880, 2 vol.) ; Dernières poésies, d’Olivier de Magny (1880) ; La Marquise de Brinvilliers, récit de ses derniers moments (1883, 2 vol.) ; Œuvres poétiques, de François de Maynard (1885-1888, 3 vol.) ; Olivier Basselin et le Vau de Vire (1887) ; Œuvres, de Louise Labé (1887, 2 vol.).


 

En 1867, Lemerre inaugura une « Bibliothèque romantique », imprimée in-12 par Damase Jouaust, avec un titre rouge et noir : Le Livre de jade, par Judith Walter, et Poemes en prose, par Louis de Lyvron.

Photographie Librairie La France Galante, Saint-Martin-sur-Lavezon, Ardèche

À partir de 1868, la « Collection Lemerre » (35 vol. in-8 en 1893) rassembla les classiques français : Les Œuvres, de Maistre François Rabelais (1868-1881, 4 vol.) ; Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, précédés des Caractères de Théophraste traduits du grec, par La Bruyère (1871, 2 vol.) ; Les Essais, de Montaigne (1872-1877, 4 vol.) ; Œuvres complètes, de Théodore Agrippa d’Aubigné (1873-1892, 6 vol.) ; Œuvres complètes, de Mathurin Regnier (1875) ; Œuvres, de J. de La Fontaine (1875-1891, 7 vol.) ; Les Œuvres, de J.-B. P. Molière (1876-1889, 4 vol.) ; Les Pensées, de Blaise Pascal (1877-1879, 2 vol.) ; La Chanson de Roland. Traduction nouvelle, rythmée et assonancée (1878) ; Les Provinciales, de Blaise Pascal (1891, 2 vol.) ; Geoffroi de Villehardouin. La Conquête de Constantinople (1891) ; Œuvres complètes, de François Villon (1892). Cette collection fut imprimée sur papier de Hollande, par Jules Claye, Albert Quantin, Louis-Henry May (1847-1926) et Jean-Claude Motteroz (1830-1909) [ancienne maison Quantin], Lemerre, et Charles Unsinger (1823-1891), 83 rue du Bac [Paris VIIe]. La mention « Collection Lemerre » se trouve au dos des couvertures. Dans les exemplaires en grand papier, les titres sont en rouge et noir et les portraits en double épreuve, en noir et à la sanguine ou à la sépia. « La Pléiade françoise » se joint ordinairement à cette collection.  


 

Commencée également en 1868, la section « Auteurs anciens » de la « Petite bibliothèque littéraire » (91 vol. petit-in-12 en 1893), imprimée par D. Jouaust, J. Claye, A. Quantin, Ch. Unsinger et Lemerre, sur papier de Hollande, avec un tirage sur papier Whatman et un autre sur papier de Chine, offrit des volumes ornés d’un portrait frontispice gravé à l’eau-forte : Fables choisies mises en vers, par M. de La Fontaine (1868, 2 vol.) ; Contes et nouvelles en vers, de M. de La Fontaine (1868, 2 vol.) ; Œuvres, de Mathurin Regnier (1869) ; Réflexions ou Sentences et maximes morales, de La Rochefoucauld (1870) ; Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, par l’Abbé Prévost (1870) ; Théatre, de Beaumarchais (1871-1872, 2 vol.) ; Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé, traduites par Jacques Amyot (1872) ; Les Œuvres, de Molière (s. d. [1872-1874], 8 vol.) ; Œuvres, de Horace (1873, 2 vol.) ; Les Œuvres, de Jean Racine (s. d. [1874-1875], 5 vol.) ; Œuvres, de Boileau-Despréaux (1875, 2 vol.) ; Œuvres complètes de W. Shakespeare, traduites par François-Victor Hugo (s. d. [1875-1880], 16 vol.) ; Mémoires du comte de Grammont, par Antoine Hamilton (1876) ; Bernardin de Saint-Pierre. Paul & Virginie (1877) ; Dante Alighieri. La Divine Comédie (1877, 2 vol.) ; Œuvres, de Le Sage (1877-1879, 7 vol.) ; Œuvres, de Voltaire (1877-1879, 3 vol.) ; L’Heptaméron des Nouvelles, de Marguerite d’Angoulesme, royne de Navarre (1879, 3 vol.) ; Œuvres, de Scarron. Le Roman comique (1880-1881, 2 vol.) ; Arioste. Roland furieux (1880, 4 vol.) ; Théatre, de P. Corneille (s. d. [1881-1886], 8 vol.) ; Le Décaméron, de Jean Bocace (1882-1884, 5 vol.) ; Comédies, de Térence (1887-1889, 3 vol.) ; Œuvres, de Regnard (1888, 2 vol.) ; Œuvres, de Laurence Sterne. Vie et opinions de Tristram Shandy (1890-1891, 4 vol.) ; Œuvres, de Virgile (1891-1893, 3 vol.). 

« Voici maintenant deux nouvelles publications de l’éditeur Alphonse Lemerre, le Barbin des jeunes poètes, l’Elzevier des vieux classiques : Les Contes de La Fontaine, le premier volume des Œuvres de Rabelais. Les contes appartiennent à la Petite Bibliothèque littéraire, collection de charmants petits volumes imprimés en caractères antiques, sur papier de Hollande, qui comprendra Molière, Corneille, Racine, La Bruyère, La Rochefoucauld, Régnier, les Contes de Voltaire, Paul et Virginie, Manon Lescaut, Gulliver, Don Quichotte, Marianne et autres chefs-d’œuvre. Le Rabelais appartient à la grande Collection Lemerre, – comme on dit la collection constellée ou la collection Didot, – qui comprendra Villon, Montaigne, Régnier, Agrippa d’Aubigné, et les poètes de la pléiade du seizième siècle. Ce sont de superbes volumes in-8°, en papier de Hollande, imprimés par Claye, avec lettres ornées et culs-de-lampe, gravés spécialement pour cette édition, d’après les modèles du temps. L’élégance du format, la solidité du papier, la beauté des caractères et des ornements, c’est beaucoup déjà ; ce n’est pas tout. Une véritable idée a présidé à ces publications. Les textes y sont reproduits intégralement sur les éditions originales, avec la ponctuation et l’orthographe du temps. Cela avait déjà été tenté, quoique avec [sic] certaines restrictions, pour les écrivains du seizième siècle. Et il est vraiment agréable de lire La Fontaine comme il s’est lu lui-même. Les éditions Lemerre sont non seulement des livres de bibliophiles, mais encore des livres de philologues. » 3

 

Photographie Librairie Le Feu Follet

Lemerre compléta ses activités érudites en faisant paraître, le 20 février 1868, le premier numéro d’une Gazette bibliographique, dont la publication cessa avec le n° 12 de janvier 1869, et qu’il présentait ainsi :

« La publication périodique que nous entreprenons aujourd’hui ne veut être ni une table complète des productions quotidiennes de la librairie, ni un compte rendu aride et stérile des raretés bibliographiques.

Anecdotique et littéraire, la Gazette bibliographique, ainsi que son titre l’indique, se propose de tenir les bibliophiles, les lettrés et les amateurs au courant non-seulement [sic] de toutes les œuvres nouvelles dignes de remarque à quelque titre que ce soit : originaux ou réimpressions, - mais encore de toutes les nouvelles, de tous les bruits et on dit. Elle regardera aussi en arrière, et signalera les curiosités capables de fixer l’intérêt.

C’est ainsi que, tout en donnant régulièrement ce qu’on pourrait appeler le Cours de la Bourse des livres, en rendant un compte raisonné et intéressant des ventes, elle ne se bornera pas à attirer l’attention sur les éditions anciennes, depuis longtemps cotées : elle remettra encore en lumière certains livres dont l’apparition ne remonte pas au delà [sic] de ces quarante dernières années, et qui néanmoins acquièrent chaque jour une valeur plus grande, soit par les noms, alors obscurs, – quelques-uns illustres, et tous célèbres aujourd’hui, – qui les ont signés, soit par suite des suppressions ou modifications repentantes des éditions postérieures, qui font des éditions originales des documents uniques pour l’histoire, encore à écrire, de la littérature contemporaine.

La Gazette bibliographique sera donc à la fois contemporaine et rétrospective. C’est dire que l’article Variétés y tiendra une place importante. Nous nous sommes assurés le concours de noms éprouvés, de fureteurs patients, et notre revue sera ouverte aux communications de nature à intéresser le public, et rentrant dans le cadre que nous nous sommes tracé.

En un mot, la Gazette bibliographique, sans être une Revue purement littéraire, sera plus qu’un catalogue. Elle tâchera d’avoir l’intérêt de l’une, en échappant à l’aridité de l’autre. » 4

Titre gravé par Alfred Prunaire, d'après Edouard Renard

 

Le 20 décembre 1868 fut achevé d’imprimer le deuxième « livre de peintre » : Sonnets et Eaux-fortes, portant la date de 1869, volume in-4 imprimé sur papier vergé des Vosges et tiré à 350 exemplaires, plus quelques exemplaires hors commerce, 20 sur Whatman, 12 sur Chine, 4 sur Japon. De grands artistes, Camille Corot, Édouard Manet, Gustave Doré, Johan-Barthold Jongkind, Jean-François Millet, Félix Bracquemond, Célestin Nanteuil, avaient été sollicités par le critique d’art Philippe Burty, qui avait dirigé l’illustration de cet ouvrage, pour illustrer, à l’aide de 42 eaux-fortes hors-texte, 42 sonnets d’écrivains célèbres, Théodore de Banville, Anatole France, Théophile Gautier, José-Maria de Heredia, Sainte-Beuve, Verlaine. 

« L’Éclair », gravé par Ch. Courtry, d’après un dessin de Victor Hugo. 
Photographie BnF

Une des curiosités du livre est une gravure de Charles Courtry, intitulée « L’Éclair », d’après un dessin de Victor Hugo, illustrant un sonnet de Paul Meurice.

Cette curiosité suffirait, pour certains puristes, à lui retirer le titre de « livre de peintre » : en effet, dans le « livre de peintre », l’artiste ne doit pas être interprété par un graveur, mais doit graver lui-même.

Le premier « livre de peintre » fut le Faust. Tragédie de M. de Goethe (Paris, Charles Motte et Sautelet, 1828, in-fol.), dans la traduction en français par Albert Stapfer, avec une couverture illustrée, attribuée à Achille Devéria, un portrait de l’auteur et 17 dessins exécutés sur pierre par Eugène Delacroix, hors-texte. Le Fleuve (Paris, Librairie de L’Eau-Forte [Richard Lesclide], s.d. [1874], in-4, tir. 100 ex.), par Charles Cros, avec 8 eaux-fortes par Édouard Manet, dans le texte, fut le troisième « livre de peintre ».

Les planches de Sonnets et Eaux-fortes furent détruites : Millet fut scandalisé par cette destruction, qu’il trouva brutale et barbare.   

Troisième édition

 

La section « Auteurs anciens » de la « Petite bibliothèque littéraire »  fut complétée par une section « Auteurs contemporains » (236 vol. petit in-12 en 1893), imprimée par D. Jouaust, J. Claye, L. Toinon, Ch. Unsinger, A. Quantin et Lemerre, sur beau papier vélin teinté, avec quelques exemplaires sur papier de Hollande, sur papier Whatman et sur papier de Chine : Poésies, de François Coppée (1870-1891, 5 vol.) ; Poésies, de André Lemoyne (1871-1890, 3 vol.) ; Poésies, de Théodore de Banville (1872-1877, 7 vol.) ; Œuvres poétiques, de Joséphin Soulary (1872-1883, 3 vol.) ; Théatre, de François Coppée (1872-1886, 4 vol.) ; Poésies, de Sully-Prudhomme (1872-1888, 5 vol.) ; Œuvres, de Léon Gozlan (1873-1880, 3 vol.) ; Œuvres, de J. Barbey d’Aurevilly (1873-1889, 12 vol.) ; Œuvres, de Auguste Brizeux (1874, 4 vol.) ; Œuvres poétiques, de André de Chénier (1874, 3 vol.) ; Œuvres, de Gustave Flaubert (1874-1885, 10 vol.) ; Anthologie des poëtes français, depuis le XVe siècle jusqu’à nos jours (s. d. [1875]) ; Anthologie des prosateurs français. Depuis le XIIe siècle jusqu’à nos jours, précédée d’une introduction historique sur la langue française (s. d. [1875]) ; Le Livre des Sonnets. Quatorze dizains de sonnets choisis (1875) ; Œuvres, de Victor Hugo (1875-1888, 23 vol.) ; Œuvres, de Edmond et Jules de Goncourt (1875-1892, 4 vol.) ; Œuvres, de Xavier de Maistre (1876) ; Œuvres, de Alfred de Musset (1876, 10 vol.) ; Œuvres, de C.-A. Sainte-Beuve (1876-1879, 4 vol.) ; Biographie de Alfred de Musset, par Paul de Musset (1877) ; Œuvres inédites, de Xavier de Maistre (1877, 2 vol.) ; Comédies, de Théodore de Banville (1878) ; Œuvres, de Jules de La Madelène (1878) ; Œuvres, de Leconte de Lisle (1878-1886, 3 vol.) ; Œuvres poétiques, de Victor de Laprade (1878-1881, 6 vol.) ; Œuvres, de Chateaubriand (1879) ; Œuvres, de Albert Glatigny (1879) ; Poésies, de André Theuriet (1879) ; Œuvres, de Alphonse Daudet (1879-1891, 18 vol.) ; Œuvres, de Louis Bouilhet (1880) ; Œuvres, de P.-L. Courier (1880) ; Poésies et œuvres morales, de Léopardi (1880) ; Œuvres, de Paul de Musset (1880-1885, 3 vol.) ; Poésies, de Armand Silvestre (1880-1886, 2 vol.) ; Œuvres, de Léon Cladel (1881-1890, 8 vol.) ; Œuvres complètes, de Alfred de Vigny (1883-1885, 8 vol.) ; Œuvres, de Paul Arène (1884) ; Œuvres, de André Theuriet (1884-1891, 4 vol.) ; Œuvres, de François Coppée (1884-1892, 4 vol.) ; Œuvres, de L. Ackermann (1885) ; Œuvres, de J. Michelet (1885-1888, 28 vol.) ; Œuvres, de Paul Bourget (1885-1891, 4 vol.) ; Œuvres, de A. de Lamartine (1885-1891, 14 vol.) ; Œuvres, de Jules Claretie (1886) ; Œuvres, de André Lemoyne (1886) ; Œuvres, de Stendhal (1886, 2 vol.) ; Œuvres poétiques, de Marceline Desbordes-Valmore (1886-1887, 3 vol.) ; Œuvres, de Frédéric Mistral (1886-1889, 3 vol.) ; Œuvres poétiques, de Jules Breton (1887) ; Œuvres, de Edmond de Goncourt (1887-1889, 2 vol.) ; Œuvres, de Léon Valade (1887-1890, 2 vol.) ; Œuvres complètes, de Ch. Baudelaire (1888-1892, 7 vol.) ; Œuvres, de Ferdinand Fabre (1888-1892, 4 vol.) ; Œuvres, de Benjamin Constant (1889) ; Œuvres, de Georges Lafenestre (1889) ; Œuvres, de Ephraïm Mikhael (1890) ; Œuvres complètes, de Hégésippe Moreau (1890, 2 vol.) ; Œuvres, de Théophile Gautier (1890-1893, 6 vol.) ; Œuvres, de Théodore de Banville. Petit traité de poésie française (1891) ; Œuvres, de J.-W. Goethe (1891, 2 vol.) ; Œuvres, de François Fabié (1891) ; Œuvres, de Claude Vignon (1891) ; Œuvres, de lord Byron (1891-1892, 2 vol.) ; Œuvres, de Madame A. Daudet (1892).

 

Photographie Livre Rare Book

Les « Poèmes nationaux » furent imprimés par Jules Claye dans le format in-18, en caractères antiques sur papier teinté : La Colère d’un franc-tireur (1870) et Odelette guerrière (1870), par Catulle Mendès ;  Les Paysans de l’Argonne – 1792 (1870), par André Theuriet ; Lettre d’un Mobile breton (1870), par François Coppée ; Le Maitre d’école (1870), Les Cuirassiers de Reichshoffen (1871), Hymne à la France (1871), À Chateaudun (1871), Strasbourg (1871), par Émile Bergerat ; La Horde allemande (1871), par Félix Franck ; Cri de Guerre (1871), par Auguste Lacaussade ; L’Invasion, 1792-1870 (1871), par Frédéric Damé ; Le Sacre de Paris (1871) et Le Soir d’une bataille (1871), par Leconte de Lisle ; Au bruit du canon (1871), par Armand Renaud ; Les Paroles du vaincu (1871), par Léon Dierx. 

Rodolphe Darzens. L’Amante du Christ. Frontispice par Félicien Rops

 

La « Bibliothèque dramatique » fut constituée de volumes dans le format in-16, imprimés en caractères elzéviriens, avec fleurons et culs-de-lampe : Villiers de L’Isle-Adam. La Révolte, drame en un acte en prose (1870) ; Albert Glatigny. Le Compliment à Molière, à-propos en un acte (1872) ; Alphonse Daudet. L’Arlésienne, en trois actes et cinq tableaux (1872) ; Théodore de Banville. Deïdamia, comédie héroïque en trois actes (1876) ; François Coppée. Le Luthier de Crémone. Comédie en un acte, en vers (1876) ; Émile Bergerat. La Nuit Bergamasque, tragi-comédie en trois actes (1887) ; Le Pain du Péché, drame provençal de Théodore Aubanel (1888) ; Rodolphe Darzens. L’Amante du Christ, scène évangélique, en vers. Frontispice gravé par Félicien Rops (1888).

 

La Librairie Lemerre, dans le passage Choiseul (1908), par Eugène Atget

La librairie passa du n° 47 du passage Choiseul au n° 27-29 en 1872, au n° 31 en 1875, au n° 27-31 en 1876, puis au n° 23-31 en 1889. 

La « Nouvelle collection Jannet-Picard » (1866-1888, 67 vol. in-16), avait été fondée le 15 novembre 1866 par Edmond Picard (1833-1890), libraire 47 quai des Grands-Augustins [Paris VIe]. Après la mort de Pierre Jannet (1820-1870), qui avait bien voulu se charger de la direction littéraire et typographique, cette collection fut continuée par Lemerre d’abord, et ensuite par Charles Marpon (1838-1890) et Ernest Flammarion (1846-1936), tout en conservant la marque du fondateur sur les couvertures et les pages de titre :

« Établir les textes d’après les manuscrits ou d’après les éditions originales, et, de la sorte, offrir l’œuvre authentique de l’auteur et non des éditions revues, corrigées, arrangées, c’est-à-dire transformées, tronquées, détruites ; - élucider par des notes, des notices et des glossaires, des œuvres que chacun doit connaître ; - fournir à tous, à des prix modiques, des éditions réservées jusqu’alors aux bibliophiles favorisés par la fortune : voilà le plan et le but de la Nouvelle collection Jannet-Picard. » 5

Photographie Librairie Aparté, Pezenas, Hérault

 

Lorsque Lemerre reprit la collection, les exemplaires sur papier ordinaire furent portés de 2 fr. le volume à 2 fr. 50 ; les exemplaires sur papier vergé et de Chine conservèrent leurs prix d’origine, 5 et 15 fr. : Souvenirs, de la marquise de Caylus (1873), Lettres persanes, par Montesquieu (1873, 2 vol.), La Célestine, Tragie-Comédie de Calixte et Mélibée, Par Fernando de Rojas (1873), Poésies complètes, de Charles d’Orléans (1874), Les Contes, de Charles Perrault (1875), L’Heptaméron des nouvelles, De très haute et très illustre princesse Marguerite d’Angoulême, roine de Navarre (1879-1880, 4 vol.).

 


Afin d’initier le bibliophile aux mystères de l’édition, Lemerre décida de publier, en 1874, Le Livre du Bibliophile. L’édition originale, tirée à 100 exemplaires sur papier Whatman, 25 exemplaires sur papier de Chine, 3 exemplaires sur parchemin et 3 exemplaires sur vélin, tous numérotés et paraphés par l’éditeur, a été imprimée « aux presses à bras » de Jules Claye. La seconde édition, de la même année, a été imprimée « aux presses mécaniques » du même imprimeur. Même s’il contient des corrections de Lemerre, le manuscrit est entièrement de la main d’Anatole France ; mais le petit ouvrage ne porte pas de nom d’auteur, et l’éditeur a laissé croire que c’était lui, en en signant l’avertissement :

« Ce travail a pour objet d’exposer les points principaux de l’art auquel nous nous sommes adonné tout entier, et de déterminer les conditions que doit, à notre avis, nécessairement remplir une édition pour être digne d’être appréciée et estimée des véritables connaisseurs.

Nous ne parlerons guère que de la réimpression des vieux écrivains, non que la publication des œuvres contemporaines nous paraisse d’un moindre prix, mais parce que les textes anciens présentent à l’éditeur des difficultés particulières et qu’une nouvelle publication de ces textes universellement connus est vaine quand elle n’est pas à peu près définitive.

Nous examinerons en peu de mots les soins qu’exige le Livre depuis l’élaboration du manuscrit ou, pour parler le langage technique, de la copie qui doit être livrée à l’imprimeur, jusqu’au moment où le volume parachevé entre, vêtu de sa reliure, dans la vitrine du bibliophile.

Pour cette longue série d’opérations si différentes, si variées, le libraire-éditeur a de nombreux auxiliaires : homme de lettres, fondeur, imprimeur, fabricant de papier, dessinateur, graveur, brocheur, relieur, etc., tous concourent au même but : la perfection du livre ; mais il importe que l’éditeur-libraire [sic] entretienne constamment l’harmonie de leur concours dans l’exécution d’une entreprise qu’il a conçue et dont il peut seul embrasser l’ensemble.

Nous examinerons successivement le Livre sous les rapports du texte, de l’impression, de l’ornementation, du papier, et enfin de la reliure. » 6


 

La « Bibliothèque illustrée » comprend 7 vol. petit in-8, dont les textes sont encadrés d’un filet rouge ombré : Le Livre des Sonnets (1874) et Le Livre des Ballades (1876), imprimés par Jules Claye, ne sont pas illustrés, mais ont été néanmoins classés dans cette collection parce qu’ayant publié les portraits de tous les auteurs qui y figurent, ces portraits peuvent être facilement ajoutés ; Les Pastorales, de Longus ou Daphnis et Chloé (1878), imprimées par Ch. Unsinger ; Voyage autour de ma Chambre, par Xavier de Maistre (1878), imprimé par A. Quantin ; Histoire de Manon Lescaut , par l’Abbé Prévost (1878), imprimée par Ch. Unsinger ; Paul et Virginie, par B. de Saint-Pierre (1878) ; Les Contes, de Perrault (1880), imprimés par Ch. Unsinger. 

À Lyon, les affaires devenaient de plus en plus difficiles : en 1880, Marinet se retira et Alfred-Louis Perrin vendit à Lemerre les poinçons et les matrices des caractères « augustaux » dessinés en 1846 par son père, Louis Perrin (1799-1865), pour 10.000 francs. 

 

Alphonse Daudet. L’Immortel, p. 97

La « Collection Guillaume » se compose d’ouvrages publiés chez différents éditeurs : son créateur Édouard Guillaume (1850-1897), Calmann Lévy (1819-1891), 3 rue Auber [Paris IXe], Édouard Dentu (1830-1884), Marpon et Flammarion, Lemerre. Ce dernier publia des volumes in-18 imprimés par Alexis Lahure (1849-1929), 9 rue de Fleurus [Paris VIe], et dont les illustrations furent gravées par le frère du créateur de la collection, Charles Guillaume : Alphonse Daudet. Les Femmes d’Artistes. Compositions de Bieler, Myrbach et Rossi (1889) ; Paul Bourget. Mensonges. Illustrations de Myrbach (1890) ; Alphonse Daudet. L’Immortel, mœurs parisiennes. Avec un avant-propos de l’auteur. Illustrations de Bieler, Montégut et Myrbach (1890) ; Edmond et Jules de Goncourt. Sœur Philomène. Illustrations de Bieler. Gravure de Ch. Guillaume, Romagnol et Burin (1890).

 


Dans la collection « Ibis » ou « Collection Guillaume et Lemerre », imprimée par Édouard Guillaume, 105 boulevard Brune [Paris XIVe], Lemerre publia : François Coppée. Les Vrais Riches. Illustrations de Gambard et Marold (1892) ; J. Barbey d’Aurevilly. Le Chevalier Des Touches. Illustrations de Marold et Mittis (1893) ; Paul Bourget. Cruelle Énigme. Illustrations de Marold et Mittis (1893) ; Pierre Loti. Matelot. Illustrations de Myrbach (1893).     

Photographie Librairie Rossignol, Paris

 

À partir de 1893, Lemerre imprima et publia des ouvrages illustrés de gravures sur bois dans la « Collection Lemerre illustrée » (16 vol. in-32 en 1897) : Paul Bourget. Un Scrupule. Illustrations de Myrbach gravées par L. Rousseau (1893) ; François Coppée. Rivales. Illustrations de Moisand gravées par Ruffe (1893) ; A. de Musset. Frédéric et Bernerette. Illustrations de Myrbach gravées par Privat-Richard (1893) ; André Theuriet. L’Abbé Daniel. Illustrations de Jeanniot gravées par Ruffe (1893) ; A. de Musset. Le Fils du TitienCroisilles. Illustrations de Paul Chabas, gravées par L. Rousseau (1894) ; Stendhal. L’Abbesse de Castro. Illustrations de Paul Chabas gravées par Privat-Richard (1894) ; Marcel Prévost. Le Moulin de Nazareth. Illustrations de Myrbach gravées par F. Horrie (1894) ; José-Maria de Heredia. La Nonne Alferez. Illustrations de Daniel Vierge gravées par Privat-Richard (1894) [édité avec Amblard & Meyer frères, New York] ; François Coppée. Henriette. Illustrations de Orazi gravées par F. Horrie (1894) ; Paul Bourget. Steeple-Chase. Illustrations de André Brouillet gravées par C. Milan (1894) ; André Theuriet. Rose-Lise. Illustrations de Myrbach gravées par Romagnol (1894) ; François Coppée. Contes tout simples. Illustrations de G. Neymark gravées par F. Horrie (1894) ; Longus. Daphnis & Chloé. Illustrations de Paul Leroy gravées par F. Horrie (1895) ; Marcel Prévost. Le Mariage de Julienne. Illustrations de Paul Chabas gravées par Romagnol (1896) ; André Theuriet. Deuil de Veuve. Illustrations de Jules Muenier gravées par F. Horrie (1897). 

On compte encore, dans le catalogue de la librairie Alphonse Lemerre : Paul & Virginie, par Bernardin de Saint-Pierre (1868, in-4), illustré de 170 dessins, dont 35 grands sujets, par Hippolyte de La Charlerie, imprimé par Jules Claye ; Charles Baudelaire, Sa Vie et son Œuvre, par Charles Asselineau (1869, in-12), orné de 5 portraits à l’eau-forte, 3 gravés par Bracquemond et 2 par Manet, imprimé par Laurent Toinon ; Cours historique de langue française, par Charles Marty-Laveaux (1872-1875, 3 vol. in-12), imprimé par Jules Claye ; 



Le Tombeau de Théophile Gautier (1873, in-4), avec un portrait-frontispice par Bracquemond, composé par 83 auteurs et imprimé par Jules Claye, l’un des marqueurs de l’existence du mouvement parnassien, avec Le Parnasse contemporain et Sonnets et eaux-fortes ; des eaux-fortes : Eaux-Fortes de Rabelais, dessinées par Bracquemond (1872) ; Trente-cinq Eaux-Fortes pour illustrer les Œuvres de Corneille. Dessins de Gravelot, gravés Par Mongin (1872) ; Daphnis & Chloé. Six Eaux-Fortes, d’après les dessins de Prud’hon, gravées Par Boilvin (1875) ; 



Fables de La Fontaine. 72 Eaux-Fortes, d’après Oudry, gravées par MM. Courtry, Greux, Lemaire, Lerat, Martinez, Mongin, Monziès, Rousselle (1875) ; Contes de La Fontaine. Eaux-Fortes, d’après Fragonard – Lancret – Pater – Le Mesle – Vleughels – Eisen – Boucher – Leclerc et Lorrain (1876) ; Eaux-Fortes pour illustrer Madame Bovary, dessinées et gravées par Boilvin (1876) ; Eaux-Fortes pour illustrer Manon Lescaut, d’après Gravelot et Pasquier, gravées Par Louis Monziès (1877) ; Eaux-Fortes pour illustrer les œuvres de Alfred de Musset. Dessins de Henri Pille, gravés Par Louis Monziès (1878, 4 séries) ; 21 Eaux-Fortes pour illustrer les Romans de Voltaire, dessinées par Monnet et Marillier, gravées par Louis Monziès (1878) ; Eaux-Fortes pour illustrer Gil Blas. Dessins de Henri Pille, gravés Par Louis Monziès (1878) ; Sept Eaux-Fortes pour illustrer Paul et Virginie, dessinées et gravées par Edmond Hédouin (1879) ; Eaux-Fortes pour illustrer le Diable boiteux. Dessins de Henri Pille, gravés Par Louis Monziès (1879) ; Sept Eaux-Fortes pour illustrer L’Ensorcelée de J. Barbey d’Aurevilly, dessinées et gravées Par Félix Buhot (1879) ; Treize Eaux-Fortes pour illustrer les Contes de Fées de Perrault. Dessins de Henri Pille, gravés Par Louis Monziès (1880) ; Douze Eaux-Fortes pour illustrer le Roman Comique de Scarron. Dessins de Henri Pille, gravés Par Louis Monziès (1881) ; Six Eaux-Fortes pour illustrer les Lettres de mon Moulin de Alphonse Daudet, dessinées et gravées Par Félix Buhot (1882) ; Trente-six Eaux-Fortes pour illustrer les œuvres de W. Shakespeare. Dessins de Henri Pille, gravés par Louis Monziès (1883, 2 séries) ; Huit Eaux-Fortes pour illustrer Salammbô, de Gustave Flaubert, dessinées et gravées par Pierre Vidal (1884) ; Quatorze Eaux-Fortes pour illustrer les poésies de Brizeux, dessinées et gravées par Charles Courtry (1885) ; Dix Eaux-Fortes pour illustrer les Diaboliques de J. Barbey d’Aurevilly, dessinées et gravées par Félicien Rops (1886) ; Onze Eaux-Fortes pour illustrer Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, dessinées par Henri Pille, gravées par Louis Monziès (1886). 

« L’illustration des livres est, depuis quelques années déjà, l’objet de nos soins, et nous osons nous flatter de n’être pas tout à fait étranger à la renaissance toute nouvelle de la vignette. La suite d’eaux-fortes pour illustrer Rabelais, que nous avons demandée, en 1867, à M. Bracquemond ; les Sonnets et Eaux-fortes publiés, non sans éclat, en 1868, et plus récemment nos illustrations de Molière et de Daphnis et Chloé, témoignent de l’ancienneté relative et de la persistance de nos efforts. Ces efforts ont paru généralement heureux aux amateurs.

Nous préparons en ce moment une suite de 72 eaux-fortes d’après OUDRY, pour illustrer les FABLES DE LA FONTAINE.

L’eau-forte non plus laissée, comme en 1830, à l’état de croquis et de première idée, mais terminée et susceptible de délicatesse et de nuances, nous paraît la forme la plus convenable que puisse revêtir aujourd’hui l’illustration des livres.

La gravure en taille-douce semble réservée, désormais, à des œuvres isolées et de vastes dimensions. Mais une jeune école a renouvelé l’eau-forte. Elle peut consacrer à la reproduction des dessins des vieux maîtres les ressources d’une habileté consommée.

C’est aux aquafortistes que nous avons fait appel. Pour nos classiques, Molière, La Fontaine, Amyot, nous avons pensé que les œuvres elles-mêmes classiques, telles que les dessins de Boucher, d’Oudry, de Prud’hon, seraient la parure la plus convenable. Nous n’avons pas voulu tenter la périlleuse aventure de refaire ce qui a été si bien fait.

Ce sont, dans ce cas, des copies que nous avons demandées aux graveurs contemporains. Nous nous réservons d’obtenir des compositions nouvelles pour accompagner les œuvres des écrivains modernes, et aussi ceux des chefs-d’œuvres [sic] anciens qui n’ont point encore trouvé, parmi les dessinateurs, d’interprète définitif.

Puisque les Fables de LA FONTAINE ont été interprétées par OUDRY avec un bonheur sans égal, c’est une reproduction à l’eau-forte de 72 dessins de ce maître que nous venons offrir aujourd’hui au public artiste. Nous donnerons ensuite pour les Contes une illustration d’après Fragonard, Lancret, Boucher et autres maîtres du XVIIe siècle. » 7

En récompense de ses travaux d’éditeur, Lemerre fut nommé chevalier de la Légion d’honneur par décret du 13 juillet 1884. À l’occasion de cette nomination, un banquet de deux cents couverts lui fut offert par ses amis, le samedi 15 novembre suivant, dans la salle des fêtes de l’hôtel du Louvre, où François Coppée prit le premier la parole :

« Tout est bien changé depuis l’époque lointaine où les Parnassiens chevelus se rencontraient dans son humble boutique du passage Choiseul, qu’on a si souvent comparée au pilier de Barbier [sic]. Les Parnassiens – un mot dont on ne rit plus – ont coupé leurs cheveux… ou les ont perdus ; et toi tu es un des plus importants éditeurs de Paris. Le premier, tu es revenu aux vieilles et bonnes traditions de la librairie, tu t’es rappelé que le livre n’est pas seulement une chose à vendre, mais aussi un objet d’art, tu as ramené le public au goût des éditions élégantes et correctes. » 8

Le 24 janvier 1902, cent-quarante-deux amis célébrèrent sa promotion au grade d’officier par un banquet au Palais d’Orsay : les gâteaux jaunes du banquet avaient la forme de livres édités par Lemerre et en portaient les titres.

Victime de l’ingratitude de certains auteurs

Anatole France était entré dans le groupe des Parnassiens en 1867 et dans la maison d’édition Lemerre en 1869 : il y demeura jusqu’en 1878, en qualité de lecteur de manuscrits, aux appointements de 150 francs par mois, composant en outre des notices et des préfaces sur commande, moyennant de très modestes rémunérations, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire, à propos de la publication chez Lemerre des Œuvres de Mathurin Régnier :

« Il est de notre devoir de témoigner à M. Alphonse Lemerre, éditeur, combien nous inspirent de sympathie son zèle heureux et son art exquis à établir de beaux livres. Pour le choix des caractères, la beauté des fleurons, la grâce du format, il est peu d’éditeurs qui puissent rivaliser avec ce jeune libraire. Et il laisse les publications des Perrin bien loin derrière lui. » 9

Pourtant, Lemerre devint rapidement réputé pour sa pingrerie :

« Considérez la prospérité éclatante et les humbles débuts de la plupart de nos modestes éditeurs. Combien d’entre eux, parvenus au million, ont travaillé au petit sou de l’étalage.

Quand ils ont, vingt ans durant, gravelé sur la portion de l’homme de lettres, quand, Shylocks [sic] du bouquin, ils lui ont ôté livre par livre toute la chair de son intelligence, ces gueux revêtus prennent des airs de Mécène ; après l’argent, ils volent l’honneur et, parfois, une administration complaisante fleurit la boutonnière de ces glaneurs qui, ras, tondirent les prés verts de la pensée.

     – Tout beau, mes maîtres !   

Et parfois, il se forme autour de l’exploiteur une tradition menteuse de générosité, de perspicacité, d’appui prêté aux lettres ; après avoir rançonné l’auteur, ils se vantent de l’avoir découvert. Vous le connaissez, ô mes chers poètes, ce gros Bas-Normand du passage ; naguère marchand de bondieuseries, il recueillit les dépouilles opimes du Parnasse, il les trafiqua, il les brocanta pièce par pièce, et jamais esclaves au pouvoir du négrier, ne furent plus durement menés que nos Gringoires [sic] entre les serres de ce grippe-sou. Il leur imposait un dépôt d’argent pour couvrir ses frais d’impression ; l’apprenti poète se saignait à blanc et si, d’aventure, le livre gagnait un succès littéraire, l’auteur était surtout payé par des joies morales. A ce trafic, le bonhomme normand fit sa pelote et lui, qui prenait Lucrèce, le chantre d’Epicure, pour un ancêtre de Lucrèce Borgia, il se gonfla comme un protecteur des Muses. Naturellement, il fut décoré ; dix poètes de talent qu’il avait édités et tondus ne manquèrent pas de l’en féliciter en lui présentant leur boutonnière vierge. Pourtant, j’ai de la mémoire, si la bonne foi était bannie du reste de la terre, je ne jurerai pas qu’on la retrouvât dans sa boutique. » 10

La rupture avec Jean Lorrain eut lieu quand celui-ci, qui avait publié ses deux premiers recueils chez Lemerre en payant les frais d’impression, apprit que l’éditeur faisait paraître gracieusement les Premiers Vers de Mme G. de Montgomery :

« M. Lemerre, éditeur contre remboursement des poètes, publie galamment à ses frais les volumes de nos grandes dames et est en train de passer éditeur mondain. […]

Eh bien, j’en fais mon deuil, je ne serais pas de la petite édition, pas plus que de l’Anthologie, cette Anthologie des poètes français, au sujet de laquelle j’ai la [sic] votre lettre, cher monsieur, me demandant des renseignements pour ma biographie… Eh bien, je n’en serai pas de votre Anthologie, je ne figurerai entre M. Lecomte de Lisle et M. Paul Bourget, mais au moins aurais-je levé la tête et dit au moins une fois tout haut dans la vie, ce que pensent tout bas les autres et maintenant ô Mécène, celui que tu n’éditeras plus et que tu vas enterrer te salue, Ave, Caesar, moriturus te salutat. » 11


 

En 1893, Le Figaro et Lemerre éditèrent ensemble Cosmopolis, par Paul Bourget, illustré de 8 planches hors-texte, dont 3 en couleurs, par Ange-Ernest Duez, Pierre-Georges Jeanniot et Félicien de Myrbach, et tiré à 16.500 exemplaires le 30 novembre 1892. Bourget reçut 6.000 $, 11.500 $ furent attribués aux dessinateurs, fabricants de papier, imprimeurs et relieurs, Le Figaro et Lemerre se partagèrent un bénéfice de 5.000 $. Lors d’un séjour en Amérique, Bourget apprit que l’ouvrage avait été traduit en anglais par quatre éditeurs américains et vendu à environ 40.000 exemplaires : il réclama alors ses droits d’auteur à Lemerre qui, n’ayant rien reçu des éditeurs américains, les lui refusa. Bourget poursuivit son éditeur en justice :

« Dans son intimité étroite avec son éditeur, qu’il avait même fini par tutoyer, une série de faits, et particulièrement la publication d’une certaine édition de Cosmopolis en Amérique, finirent un beau jour par ébranler son absolue confiance. Les choses traînèrent, car elles étaient particulièrement délicates, et l’on ne passe pas en quelques heures de l’abandon heureux de l’amitié à la certitude d’avoir été trahi. Des explications eurent lieu, et M. Lemerre finit par reconnaître qu’un règlement général des anciens comptes était nécessaire. Donc, dans un nouveau traité, passé en novembre 1895, il fut convenu qu’on arrêterait contradictoirement ce compte, qui portait sur un nombre de quatre cent dix mille exemplaires que M. Lemerre disait avoir tirés des œuvres complètes de M. Bourget, depuis 1883, c’est-à-dire en douze années. L’opération était fort simple, il s’agissait d’établir sur des preuves irréfutables le nombre exact des exemplaires tirés pendant ces douze années, d’en déduire le nombre des exemplaires que l’éditeur avait payés à l’auteur, et d’en arriver ainsi, à l’aide d’une soustraction, au nombre des exemplaires dont il lui devait encore les droits.

Et le procès est né de là, M. Lemerre, au dernier moment, malgré le traité de novembre 1895, ayant empêché d’établir contradictoirement ce nombre des exemplaires tirés, en refusant de communiquer aux mandataires de M. Bourget les pièces dont ceux-ci avaient besoin pour se convaincre, et particulièrement ses livres de tirages et de brochage. Il s’emporta, il déclara que sa dignité ne lui permettait pas de tolérer une pareille enquête, devant l’injurieux soupçon qu’elle précisait. En somme, c’est toujours au fond l’éternelle question du contrôle, la preuve qu’un éditeur devrait faire à l’auteur du nombre exact d’exemplaires qu’il tire et met en vente. Il n’y a pas d’autre querelle. M. Bourget, après tant d’autres, soupçonnant son éditeur de l’avoir trompé sur les chiffres des tirages, a exigé de connaître ces chiffres avec les preuves décisives à l’appui. Et, s’il a traduit M. Lemerre devant le Tribunal de commerce, c’est parce que celui-ci a refusé de lui donner ces preuves, et c’est pour que le tribunal le condamne à les lui donner. […]

La conclusion de tout ceci est que M. Bourget a rendu un grand service aux écrivains, en faisant déclarer par un tribunal que le contrat d’édition est bien un contrat de participation, qui donne à l’auteur un droit de contrôle absolu. […]

Avec M. Lemerre, c’est la fin d’un monde. Ce qui lui arrive devait arriver, car il était le dernier de ces éditeurs à l’ancienne mode, mâtinés de bienfaiteurs et de joueurs, se vantant de ne pas tenir de livres, tutoyant leurs auteurs et les payant à leur fantaisie, en faisant entrer dans le compte la part d’immortalité dont ils se croyaient les dispensateurs. Tout cela, c’est bien fini, et nous venons d’assister à l’écroulement. » 12

Lemerre fut condamné à payer à Bourget la somme de 1.223 fr. 75, avec intérêts de droit, plus 191 fr. 25, montant des droits d’enregistrement du contrat des parties ; dans la huitaine de la signification du jugement, Lemerre fut tenu de remettre à Bourget 27 exemplaires de ses œuvres sur papier Whatman, 121 sur Hollande, 53 sur Chine, 17 sur Japon ; Lemerre dut tenir la comptabilité des œuvres de Bourget, pour permettre l’établissement de l’état trimestriel auquel il était tenu.


 

En 1909, Lemerre et la Société d’Éditions littéraires et artistiques [Librairie Paul Ollendorff] intentèrent une action en dommages-intérêts contre Joseph-Arthème Fayard (1866-1936), qui avait reproduit dans son magazine mensuel Touche à Tout, après s’être assuré de l’autorisation tant des auteurs que de la Société des Gens de Lettres, les romans Le Roman de Marie, par Jean Rameau, et La Force du Passé, par Daniel Lesueur, dans le N° 1-Janvier 1908, et Et l’Amour vint !, par Georges de Peyrebrune, dans le N° 3-Mars 1908, que les éditeurs avaient publiés en volumes. Lemerre et la Société d’Éditions littéraires et artistiques furent déclarés mal fondés en leur demande contre Fayard, qui fut toutefois condamné en appel, le 9 avril 1910.


Sans avoir passé de contrat, Lemerre avait publié deux volumes d’Anatole France, Les Poèmes dorés (1873) et Les Noces corinthiennes (1876), et lui avait commandé une Notice sur Molière et une Histoire de France en deux ou trois volumes s’arrêtant en 1879. Le premier récit romanesque d’Anatole France, Jocaste, publié en douze feuilletons, du 9 au 24 octobre 1878, sans nom d’auteur, dans Le Temps, devait paraître ensuite en un volume chez Lemerre ; mais, Anatole France ayant signé un contrat d’exclusivité avec la maison d’édition Calmann Lévy, le volume ne put paraître et les relations avec Lemerre se dégradèrent. C’est alors que l’orientaliste Eugène Ledrain succéda à Anatole France comme lecteur chez Lemerre. Anatole France remit à Lemerre les deuxième et troisième volumes de l’Histoire de France en 1882, et ne lui remit la Notice sur Molière qu’en 1906. Quand Lemerre se décida enfin en 1909 à publier l’Histoire de France, l’auteur, défendu par Raymond Poincaré, s’en remit au tribunal : celui-ci, en décembre 1911, estima que la publication ne pouvait être faite loyalement par Lemerre, le délai étant alors excédé ; l’éditeur dut restituer le manuscrit tandis que l’auteur dut rendre les 3.000 francs reçus jadis pour son ouvrage.

À la tête d’une immense fortune immobilière

Le 11 août 1864, Lemerre avait épousé Antoinette-Sophie Faynot, modiste au 44 passage Choiseul, en face de la librairie. Née le 12 juin 1837 au faubourg Saint-Antoine, à Cusset, dans le département de l’Allier, fille d’un maréchal-ferrant, elle lui donna deux enfants : Désiré-Jean-Alphonse, le 21 mai 1865, et Jeanne-Modeste-Aurélie, le 4 août 1868.

La maison Corot et ses habitants (1890). Coll. D. C. Petit

Le 10 avril 1875, sept semaines après la mort de Camille Corot, Lemerre acheta, dans une vente aux enchères, la résidence d’été du peintre, 7 rue du Lac, à Ville-d’Avray, département des Hauts-de-Seine, pour 52.250 francs, payables en deux fois : 26.200 le 1er décembre 1875, et le solde, 26.050, le 9 février 1876.

Dans cette maison du XVIIIe siècle, il fit construire la terrasse sur l’étang et aménager une bibliothèque. Républicain et anticlérical, Lemerre fut élu maire de Ville-d’Avray, de 1881 à 1892, puis de 1897 à 1911.

C’est après avoir apprécié la résidence secondaire de Lemerre que Léon Gambetta finit par acheter, en deux fois, l’ancienne propriété de Balzac, « Les Jardies », située à Sèvres, 14-18 rue du Chemin Vert, à trois kilomètres de Ville-d’Avray : le petit pavillon du jardinier, en 1878, puis le pavillon de Balzac, en 1882.

 

                        J. Valmy-Baysse. Paul Chabas, sa vieson œuvre. Paris, Félix Juven, 1910, p. 3.

Commandée par Lemerre en 1893, la fameuse toile de Paul Chabas, aux dimensions  impressionnantes de 285 x 338 cm, intitulée « Chez Alphonse Lemerre, à Ville-d’Avray », qui obtint une médaille de 3e classe au Salon de 1895, représente la plupart des auteurs du passage Choiseul : André Theuriet, le premier à gauche, debout derrière le peintre Jules Breton assis, voisin de Jeanne Loiseau, dite « Daniel Lesueur », Charles Leconte de Lisle, « le demi-dieu de la maison », debout au centre, Paul Bourget, 17e en partant de la gauche, debout, François Coppée, 19e et assis, Marcel Prévost, Auguste Dorchain, Léon Dierx, Henri Cazalis, Alphonse Daudet, Sully Prudhomme, Paul Arène, Jules Claretie, José-Maria de Heredia, Paul Hervieu, Henry Roujon et Georges Lafenestre ; à l’extrême droite, on reconnaît Lemerre, « massif, carré, la poitrine vaste, la face large dans un encadrement de barbe blonde, des yeux gris au regard perspicace et doux », écrivait Laurent Tailhade, sa femme, assise, son petit-fils avec un cerceau, et son fils Désiré, debout derrière son père. Conservé dans la propriété jusqu’en 1984, ce tableau fut vendu chez Christie’s en 1997.  

 

10 rue Chardin, Paris XVI

La résidence principale de Lemerre était un hôtel particulier qu’il fit construire en 1880, au 10 rue Chardin [Paris XVIe], sur les plans de l’architecte Eugène Monnier. L’enseigne de la maison d’édition, « L’Homme qui bêche » ou « Le Bêcheur », fut reproduite sur le linteau du portail d’entrée. Le corps de logis était en retrait de la rue ; côté cour, un jardin d’hiver, surmonté d’une terrasse, prolongeait la salle à manger. L’illustrateur Henri Pille et Paul Chabas décorèrent l’escalier. D’autres propriétés parisiennes étaient au nom de sa femme. 

Château de Montmireil

Bienfaiteur de sa commune natale, Lemerre y fit construire le château de Montmireil en 1898. Très attaché au Cotentin, il y séjourna souvent et acheta : une villa à Coutainville ; 

Château de Dangy

un château à Dangy ; une ferme à Cerisy-la-Forêt ; 

Château de Méterville. Photographie Thomas The Baguette

le château de Méterville, à Gorges ; 

Maison de Dais

la maison de Dais, au Mesnil-Angot, en 1905 ; 

Château de Gratot. Lithographie de Monthelier, d'après le dessin de Félix Benoist
La Normandie illustrée. Nantes, Charpentier, 1852, t. II

le château de Gratot, le 29 septembre 1910, pour environ 130.000 francs.

« Mon ami Alphonse Lemerre, en sa qualité de libraire et de Bas-Normand, possède sa cabane à Coutainville, et il me l’avait obligeamment prêtée, à cette époque, pour une retraite de travail. Je m’installai là, en septembre, quand les baigneurs commençaient à déguerpir, et j’y restai bientôt dans une solitude à peu près absolue.

J’ai vécu alors quelques-uns des meilleurs jours de ma vie, à faire des vers – ceux de mon drame, les Jacobites – et à me promener devant l’Océan, dans ce désert, à peine fleuri çà et là de chardons marins, où les mouettes, les macreuses et les hirondelles de mer, en quantités innombrables, s’étaient habituées à ma présence, n’avaient plus peur de ma vareuse rouge et se laissaient approcher à quelques pas. » 13

Photographie Dominique Perchet

Alphonse Lemerre mourut dans la maison de Corot, le 15 octobre 1912. Ses obsèques furent célébrées le jeudi 17, à midi, en l’église Notre-Dame-de-Grâce de Passy. Son inhumation eut lieu au cimetière du Père-Lachaise (15e division).  

« Alphonse Lemerre, l’éditeur des poètes, est mort hier, âgé de soixante-quatorze ans. C’était une figure parisienne très connue, célèbre même, et dont le souvenir est lié à l’histoire de la poésie française.

Un éditeur, et un éditeur d’un genre assez particulier, d’un genre d’autrefois et charmant, du genre de ces bons libraires, si bien lettrés et dans la boutique desquels se réunissent les écrivains et les amis de la littérature, pour de savantes causeries dont l’amour des livres fait tous les frais.

Tel fut Alphonse Lemerre, au temps illustre du Parnasse florissant et verdissant. On voyait chez lui le jeune Verlaine qui lui avait donné son premier recueil ; Xavier de Ricard, timide et chevelu ; le bel et blond Mendès, déclamant des strophes sonores et tendres ; l’impeccable José-Maria de Heredia, qui avait l’air et l’art de ne bégayer un peu que pour le plaisir de prolonger l’attente admirable de la rime ; Coppée, rêveur et doux, extrêmement spirituel et attendri ; et Leconte de Lisle, au visage olympien ; et, je crois, Théodore de Banville. Toute la poésie d’alors ; et quelle poésie charmante et magnifique ! Alphonse Lemerre présidait à l’échange des propos juvéniles et superbes.

Il avait, pour ses poètes, inventé un très joli type de volume, élégant, mince, bien en pages, composé très soigneusement, avec de fins caractères d’elzévirs. Et les adolescents qui voyaient en songe les muses voyaient aussi, comme la fête de leur ambition réussie, le volume jaune imprimé sur les presses d’Alphonse Lemerre, éditeur, au passage Choiseul.

Cette fortune, un beau jour, leur advenait. Et ils étaient heureux. Ils voisinaient, dans les bibliothèques à la mode, avec les maîtres renommés. Et ils aimaient Alphonse Lemerre, qui les avait gratifiés de cette gloire excellente.

Il sembla que la poésie française fût née dans la maison de cet éditeur qui, sans étonner personne, publia bientôt une exquise Anthologie en tête de laquelle on lisait, ou à peu près : « Quand la maison Lemerre fut fondée, il n’y avait pas de poètes français… » Il s’agissait évidemment de la collection dite des Poètes français ; seulement la formule prit, ou parut prendre, une signification plus générale que toute une jeunesse approuva.

Un peu plus tard, Alphonse Lemerre devint aussi un grand éditeur de romans. Il eut Anatole France, il eut Paul Bourget : - et, avec ces deux écrivains, il eut en outre des démêlés qui ont fait quelque bruit dans la république des lettres. Mais il a Marcel Prévost, Paul Hervieu, etc.

Depuis quelques années, le fondateur de la maison Lemerre vivait assez retiré, laissant à son fils, M. Désiré Lemerre, le soin de la maison. Il était officier de la Légion d’honneur.

Les Parnassiens que nous citions, Verlaine, Xavier de Ricard, Mendès, Heredia, Coppée, Leconte de Lisle, sont tous morts. L’œuvre du Parnasse survit au Parnasse défunt, comme durent et dureront les livres parfaits qu’imprima le libraire des poètes et leur ami. » 14

27 passage Choiseul (1945),  par J.-E. Bulloz. Coll. Musée Carnavalet

Son collaborateur depuis 1889, son fils Désiré Lemerre (1865-1928) fut le continuateur fidèle des traditions paternelles, puis ses petits-fils, Alphonse et Pierre, continuèrent son œuvre. Un peu plus d’un siècle après sa fondation, la librairie Alphonse Lemerre disparut discrètement, en 1965.

1 Julien Travers. « Librairie d’Alphonse Lemerre ». Annuaire du département de la Manche. Saint-Lô, Élie Fils, 1873, p. [180].

2 M. de Lescure. François Coppée, l’homme, la vie et l’œuvre. Paris, Lemerre, 1889, p. 51-52.

3 X. de Villarceaux. Revue du XIXe siècle, 3e année, t. IX, 4e trimestre 1868, p. 410.

4 A. L. « À nos lecteurs ». Gazette bibliographique. Année 1868-1869, p. 1-2.

5 « Nouvelle collextion Jannet ». Oeuvres de Rabelais. Paris, Lemerre, 1873, t. III, p. [249].

6 A. Lemerre. « Avertissement ». Le Livre du Bibliophile. Paris, Lemerre, 1874, p. 1-2

7 A. Lemerre. Journal général de l’Imprimerie et de la Librairie, 2e série, t. XIX, 1875, 3e partie, p. 248.

8 Gil Blas, lundi 17 novembre 1884, p. 3. 

9 L’Amateur d’autographes, n° 172, 16 février 1869, p. 61.

10 Henry Bauer. « Les Éditeurs ». L’Écho de Paris, vendredi 29 octobre 1886, p. 1.

11 Jean Lorrain. « Monsieur Alphonse Lemerre ». L’Événement, jeudi 21 juillet 1887, p. 1.

12 Émile Zola. « Auteurs et éditeurs ». Le Figaro, samedi 13 juin 1896, p. 1.

13 François Coppée. Mon Franc parler. Deuxième série (Octobre 1893Juin 1894). Paris, Alphonse Lemerre, 1894, p. 103-104.

14 Louis Chevreuse. « Alphonse Lemerre ».  Le Figaro, mercredi 16 octobre 1912, p. 3.