dimanche 6 juillet 2014

L’Abbé Sepher, amateur d’hétérodoxie et d’occultisme

Pierre-Jacques Sepher, est né le 27 novembre 1710 à Paris.


Reçu docteur en Sorbonne, il fut pourvu d’un canonicat de l’église collégiale de Saint-Étienne-des-Grès [détruite en 1792, elle se situait au niveau du 5 rue Cujas, Ve], où il était « chevecier », c’est-à-dire responsable du chevet, du trésor et du luminaire de l’église. Il voulut être utile aux lettres en se chargeant des fonctions d’éditeur, ce qui lui valut le titre de vice-chancelier de l’Université de Paris. Il avait le goût des livres dans tous les genres, principalement en théologie et en histoire, poussé jusqu’à la bibliomanie.
Les pièces qui composaient son appartement en étaient tellement encombrées, qu’à peine y-avait-il de la place pour les meubles indispensables. Non seulement il avait établi des tablettes le long des murs, mais il en avait multiplié les rangs dans la même pièce, de manière qu’il n’y avait entre eux qu’une sorte de ruelle pour communiquer de l’un à l’autre.
Ses livres aussi étaient d’un choix particulier : la presque totalité avait été achetée sur les quais ou dans les magasins et sur les étals des bouquinistes. C’étaient ceux-là qui de préférence attiraient l’attention de l’abbé Sepher, pour peu qu’ils fussent devenus rares. Dans le grand nombre toutefois il s’en trouvait de curieux et bien choisis. Presque tous portaient sur les gardes des notes de sa main, d’une petite écriture d’allure féminine, facile à reconnaître.

En 1770, Guillaume-André-René Baston (1741-1825) rencontra l’abbé Sepher, président de son second examen de licence de théologie :

« C’était un docteur de la maison et société de Sorbonne. Il avait une bibliothèque magnifique et vraiment précieuse, une multitude de livres qu’il ne lisait point, grand nombre qu’il ne pouvait pas lire, peu qu’il fût en état de bien comprendre : mais il les montrait avec complaisance aux amateurs que la curiosité attirait chez lui et qui, en admirant sincèrement la collection, prenaient trop souvent la liberté de se moquer intérieurement du propriétaire. On m’avait prévenu que le meilleur moyen d’avoir bon marché de ce bibliomane, le jour de l’examen, était de me récrier sur ses richesses littéraires le jour de la première visite. J’employai cette innocente ruse. Le sage maître, entouré d’un monceau de volumes de toutes les tailles, époudrait ses tablettes quand on m’introduisit. Après avoir touché un mot du sujet qui m’amenait et sans lui donner le temps de répondre : “ Qu’on est heureux, lui dis-je, Monsieur, d’avoir chez soi tant de savants réunis, de pouvoir converser avec eux à chaque heure du jour et de la nuit ! Que de dépenses et de talent il a fallu pour en rassembler un si grand nombre et jouir de son travail bien des années avant sa mort ! ” A cette exclamation, le docteur Sépher dépose son époussette sur une table, me prend par la main et me fait asseoir à côté de lui. “ Vous aimez donc les livres ? me dit-il. – Prodigieusement. – Et vous les connaissez ? – Un peu. – En voilà une assez jolie quantité. Pas un bouquin, au moins. Tous livres rares ou éditions recherchées … Sur toutes les sciences, tous les arts …, peu de théologie pourtant, parce que je l’ai dans ma tête … Mais de l’hébreu, du grec, du latin, de l’allemand, de toutes les langues mortes ou vivantes. Un juif y trouve le Talmud, un Turc l’Alcoran, et (souriant finement) un Espagnol, Don Quichotte … Non pas des traductions, je n’aime que les originaux. – Et vous avez, Monsieur, le bonheur de les entendre ? – Passablement. – Je serais bien effrayé d’avoir pour examinateur un homme tel que vous, si je ne savais, par tradition, que les vrais savants se plaisent plus à encourager la jeunesse qu’à l’humilier. – Vous l’avez dit (en me frappant sur l’épaule), je vous encouragerai. D’ailleurs, vous n’êtes pas sans mérite, puisque vous aimez les livres et les bonnes éditions. Tout ira bien. A tel jour … » En me reconduisant, il me fit passer par un cabinet de médailles. « Je donne aussi là dedans, me dit-il ; mais sobrement, parce que même les Vespasien sont d’un prix fol. De plus, les médailles mentent d’une force à les faire rougir de honte. On ne peut pas plus s’y fier qu’à un Te Deum … Vous n’y connaissez rien ? – Pas grand’chose, en vérité. – Il n’y a pas de mal à cela, pourvu que vous soyez fidèle aux bonnes éditions … » (Mémoires de l’abbé Baston chanoine de Rouen. Paris, Alphonse Picard et fils, 1897, t. I, p. 184-186)

Joseph-Marie Quérard, plus bibliographe que bibliophile,  le considérait comme « l’un des plus grands bibliophiles du dix-huitième siècle » (Les Supercheries littéraires dévoilées. Paris, L’Éditeur, 1847, t. II, p. 173) : en réalité, la bibliothèque de l’abbé Sepher était une bibliothèque de travail pour soutenir ses œuvres.      

On doit à l’abbé Sepher une traduction en français de L’Office de Saint-Pierre, ou l’Exercice pour l’Eglise de Saint-Eustache (1747), Le Joli Recueil ou l’Histoire de la querelle littéraire où les auteurs s’amusent en amusant le public (1760). On lui attribue à tort « Les Trois Imposteurs ou les Fausses Conspirations », extraits en réalité de Le Mercure françois  de 1627 (t. XII) et de 1631 (t. XV). Il aurait travaillé à L’Europe ecclésiastique, ou État du clergé (Paris, Duchesne, 1757).

On doit surtout à l’abbé Sepher des éditions corrigées et enrichies de notes :



- La Vie de Saint Charles Borromée, cardinal & archevêque de Milan (Paris, Grangé, 1748, 2 vol. in-12), par Antoine Godeau.



- Histoire des anciennes révolutions du globe terrestre (Amsterdam et Paris, Damonneville, 1752, in-12), traduite de l’allemand de Johann-Gottlob Krüger par Gottfried Sellius.



- Histoire de Guillaume de Nassau, prince d’Orange, fondateur de la République des Provinces-Unies des Pays-Bas (Londres [Paris], Aux dépens de la Compagnie, 1754, 2 vol. in-12), par Abraham-Nicolas Amelot de La Houssaye : réimpression, aux notes près, des Mémoires pour servir à l’histoire de Hollande et des autres Provinces-Unies (Paris, Jean Villette le fils, 1688, in-8), par Louis Aubery du Maurier.



Il y a des exemplaires portant le titre de Mémoires pour servir à l’histoire de la République des Provinces-Unies et des Pays-Bas (Londres [Paris], Aux dépens de la Compagnie, 1754, 2 vol. in-12), où Aubery du Maurier est nommé Aubry du Mouriez.



- Maximes et libertez gallicanes (La Haye, s. n., 1755, in-12).



- Histoires édifiantes, pour servir de lecture aux jeunes personnes de l’un & de l’autre sexe (Paris, Duchesne, 1757, in-12), par Joseph-François Duché de Vancy.
- Madrigaux de M. de La Sablière (Paris, Duchesne, 1758, in-16), avec toutes les pages encadrées en rouge, un avertissement qui fourmille d’erreurs et de fautes d’impression.



- Mémoire sur la vie de M. de Pibrac (Amsterdam, Marc-Michel Rey, 1761, in-12), par Charles-Joseph de Lespine de Grainville.

L’abbé Sepher mourut à Paris le 12 octobre 1781.



Ses restes mortels reposent probablement dans les Catacombes.

L’important catalogue qu’on forma de sa bibliothèque après sa mort fut rédigé par le libraire Martin-Sylvestre Boulard (1748-1809). Il comporte beaucoup d’erreurs et il manque une table des auteurs pour faciliter les recherches :



Catalogue des livres rares et singuliers, de la bibliothèque de M. l’Abbé Sepher, docteur de Sorbonne, vice-chancelier de l’Université, et chanoine-chevecier de Saint-Étienne-des-Grès (Paris, Fournier, 1786, in-8, xj-[1 bl.]-280 [i.e. 300]-222 + 14 p., 6.993 + 221 lots).

« La Bibliothéque dont nous offrons le Catalogue au Public, est composée de Livres, la plupart rares, curieux, intéressants, &c. L’Abbé Sepher, qui l’avoit rassemblée avec beaucoup de temps & de dépenses, étoit connu avantageusement dans la République des Lettres par ses lumieres & son érudition. Il avoit cherché à rendre toutes les classes complettes, mais il paroissoit s’être attaché principalement à la Théologie & à l’Histoire. Celle de France surtout offre des morceaux de la plus grande rareté, & qui ne se trouvent pas même dans les Catalogues les mieux fournis sur cette matiere. Les autres classes ont aussi leurs beautés, & même en grand nombre, comme il sera facile d’en juger par la lecture du Catalogue. Ces collections, précieuses par elles-mêmes, le deviennent encore plus par les notes savantes qu’il avoit insérées sur des feuillets de papier blanc, au commencement d’une grande partie des Ouvrages qu’il possédoit.
Nous aurions désiré pouvoir donner une liste entiere des Ouvrages que renferme cette nombreuse Bibliothéque composée de plus de trente mille Volumes ; mais des considérations particulieres, & le peu de temps que nous avons eu pour disposer le Catalogue, nous ont forcé à élaguer les articles qui nous ont paru les moins considérables. […] » [sic] (« Avertissement », p. iii-iv)

Outre son « Supplément », le catalogue, en deux parties, présente les divisions suivantes : théologie (p. 1-172, lots 1-2.169, soit 31%), jurisprudence (p. 173-209, lots 2.172-2.652, soit 7%) et sciences et arts (p. 209-280 [i.e. 300], lots 2.653-3.499 b., soit 12% ) ; belles-lettres (p. 1-76 [i.e. 67], lots 3.500-4.614, soit 16%) et histoire (p. 76 [i.e. 67]-222, lots 4.615-6.993, soit 34%).

« A la date de sa mort, celle-ci [sa bibliothèque] comporte quelque 30 000 volumes, mais le catalogue de la vente ne comporte que 6 993 titres et un Supplément de 221 titres. C’est relativement peu : moins du quart des livres ont été répertoriés. […]
Nous avons affaire à un chancelier de l’Université qui s’intéresse de très près à l’hétérodoxie : il possède une collection extraordinaire de toutes les pièces et de tous les ouvrages autour du jansénisme. Il a engrangé bon nombre des écrits de controverse entre catholiques et protestants et s’est intéressé à toutes les Églises et à toutes les sectes nées de la Réforme, non seulement les sociniens et les anabaptistes, mais aussi les quakers, les mennonites et les millénaristes. Enfin,  nous avons remarqué, au sein de la liste des ouvrages imprimés, quelques textes philosophiques manuscrits : les Doutes de Du Marsais, les défenses de Spinoza et de nombreux autres manuscrits de Languener, la Conversation avec un derviche attribué à La Mothe Le Vayer, les manuscrits de Michel de Toul, un Recueil de questions sur la philosophie (n° 2663), un Testament philosophique fait par un homme vivant, et autres pièces (n° 2784), les Entretiens de Telliamed “ de la main de l’auteur M. Maillet ” (n° 2787), l’Instruction et doctrine à bien vivre et mourir (n° 2920), les Pensées d’un honnête homme, par un homme de 78 ans (n° 2945), l’Essai de quelques idées sur Dieu et sur La Trinité, 1756 (n° 3115), et enfin le Recueil de différentes pièces, mss. très curieux (Suppl. n° 211). […]
On a vu que le Catalogue des livres rares et singuliers de l’abbé Sépher ne contient qu’un petit quart de l’ensemble de sa bibliothèque : il est suggestif, mais il est très partiel. Il demande à être complété par la découverte d’ouvrages ayant appartenu à Sépher, identifiés grâce à des ex-libris, p. ex., ou par d’autres indices. Or, depuis les recherches pionnières d’Ira O. Wade, nous connaissons trois fonds où se trouvent des manuscrits philosophiques clandestins copiés ou annotés de la main de Sépher : à Rouen, dans une collection très riche en manuscrits philosophiques clandestins ayant appartenu au fils de Coquebert de Montbret […].
On trouve à la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence de très nombreux manuscrits clandestins […], dont certains sont mentionnés dans son catalogue, d’autres non. […]
A Saint-Pétersbourg [Leningrad], deux manuscrits philosophiques clandestins proviennent de la bibliothèque de Sépher […].
La collection de Sépher constitue un aperçu, une coupe ou un cliché d’un moment dans la diffusion clandestine des écrits philosophiques : son obsession pour la “ théologie hétérodoxe ” a privé ces textes d’une circulation clandestine, mais, en même temps, elle nous a permis de saisir d’un coup d’œil ce courant clandestin qui a contribué à former l’esprit philosophique du xviiie siècle. De plus, le Catalogue de Sépher met les manuscrits clandestins dans leur véritable contexte : les manuscrits sont entourés des imprimés qui constituent souvent leur source ou leur contexte intellectuel. » [sic]
(Antony Mc Kenna. « La Bibliothèque de l’abbé Sepher ». In Voyages de bibliothèques. P.U. Saint-Étienne, 1999, p. 129-136)

Dommage de confondre lots, titres et volumes, et de ne s’appuyer que sur la déclaration de l’ « Avertissement » du catalogue, quant au nombre de volumes de la bibliothèque de l’abbé Sepher.
En effet, chaque lot comprend un ou plusieurs volumes, et certains numéros de lots, auxquels a été ajoutée la lettre « b », sont doublés : au total, le catalogue décrit la bibliothèque quasi complètement, sachant néanmoins que de rares ouvrages, portant l’écriture de l’abbé Sepher, ont été effectivement retrouvés hors catalogue.

On remarque une liste de seulement 20 lots de « Traités sur les opinions des nouveaux Théologiens sur la Grace [sic] » (p. 42-43, lots 517-536), dont 3 lots de recueils factices représentant à eux seuls 41 volumes :
« 530. Recueil de pieces concernant la traduction du nouveau Testament de Mons. 14 vol. in-8. & in-12.
531. Recueil de pieces concernant Port-Royal. 15 vol. in-12, in-8. & in-4.
532. Recueil de pieces concernant la Constitution. 12 vol. in-4. »  


Lot 536

Cette petite liste se termine par :
« Nota. La Bibliotheque renferme une collection complette de toutes les pieces qui ont paru pour & contre ; mais le tems & les bornes que nous nous sommes prescrites, ne nous ont permis d’annoncer que les princip. »

Plus loin, toute la « Théologie hétérodoxe » (p. 112-172) :
« Anciens Réformateurs, Grecs, Vaudois, Wiclessites, Hussites, &c. » (lots 1.393-1.410)


Lot 1.457

« Nouveaux Réformateurs Luthériens, Calvinistes, Anabaptistes, &c. » (lots 1.410-1.518)
« Anti-Trinitaires Sociniens » (lots 1.519-1.561)
« Traités singuliers des Protestans, Anglicans, Quakers, &c. » (lots 1.562-1.691)
« Traités singuliers des Conciliateurs & Tolérans » (lots 1.692-1.722)
« Traités singuliers des Fanatiques, Athées, Impies, Libertins, Spinosistes, Préadamites, &c. » (lots 1.723-1.781)
« Opinions singulieres » (lots 1.782-1.810)
« Traités singuliers contre l’Eglise Romaine, le Pape & le Saint Siege » (lots 1.811-1.960)
« Traités singuliers contre les Moines & les Prêtres, leur célibat, les cerémonies & les usages » (lots 1.961-2.004)
« Traités singuliers contre le Purgatoire, les Indulgences, les Dogmes, les Sacrements, la Messe & la Transubstantiation » (lots 2.005-2.078)
« Théologie des Juifs » (lots 2.079-2.137)
« Théologie des Payens & des Mahométans » (lots 2.138-2.169)  

On remarque aussi dans ce catalogue un lot important de « Traités singuliers des Anges, Démons, &c. Sorciers, Enchanteurs, Opérations magiques, &c. » (p. 246-256, lots 3.141 b.-3.211 b.).   


Lot 3.150 b.



Lot 3.150 b.
Figure entre les pages 118 et 119.

L’occultiste Stanislas de Guaita (1861-1897) a écrit sur son exemplaire : « Ce catalogue, devenu très rare, se cote couramment de 7 à 12 francs. Il mentionne les livres les plus rares sur les sciences occultes, la sorcellerie, la divination, les possessions, la magie et la mystique. On peut le considérer comme complet sous ce rapport. »

La vente, qui eut lieu dans l’une des salles de l’Hôtel de Bullion, commença le lundi 6 mars 1786 et dura longtemps, sans qu’il en résultât un grand produit : moins de 18.000 livres. L’abbé Rive acheta beaucoup de livres de cette collection, dont les Mémoires de Nicéron, chargé de remarques de la main de l’abbé Sepher, pour 54 livres, dont il devait donner une nouvelle édition. La plupart des articles retournèrent sur les quais ou dans les magasins d’où ils étaient sortis. On rencontre quelques-uns de ces livres, qu’on reconnaît aux notes.



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