mercredi 10 février 2016

Charpentier, sa bibliothèque, ses amis romantiques et naturalistes (1838-1896)






Descendant d'une famille de magistrats picards, Gervais-Hélène Charpentier est né le 2 juillet 1805, à Paris, rue des Poules [rue Laromiguière, Ve]. Il était destiné à suivre la carrière des armes. 

Voltigeur de la Garde impériale
Son père, Pierre Charpentier, parent du général Henri-François-Marie Charpentier (1769-1831), dont le nom figure sur le pilier sud de l'arc de triomphe de l'Étoile, était lieutenant du 2e régiment de voltigeurs de la Garde impériale : il mourut prématurément à la suite de ses blessures. Sa mère, Adélaïde Cailleux ( Paris, 17 septembre 1850), fut privée, à la Restauration, de l'emploi qu'elle tenait de sa qualité de veuve d'un officier de l'armée impériale.
Après sa sortie de l'école primaire à 14 ans, Gervais Charpentier fut donc empêché de poursuivre ses études et entra comme apprenti chez un tapissier. Mais les fardeaux qu'on lui faisait porter étant trop lourds pour son jeune âge, il se plaça comme garçon de salle chez un marchand de vin.

Ayant le goût des livres, il entra en 1821, comme commis, chez Jacques-Frédéric Lecointe et Étienne Durey, libraires, 49 quai des Augustins [VIe], éditeurs de la célèbre collection in-18 des « Résumés de l'histoire de tous les peuples » : ses appointements de 30 francs par mois lui permettaient de ne pas mourir de faim.

Hoffbauer. Paris à travers les âges. Paris, Firmin-Didot et Cie, 1885.
En 1823, Pierre-François Ladvocat (1791-1854), libraire au Palais-Royal, galerie de bois, n° 195, lui offrit une condition meilleure et les occasions de rencontrer l'élite des écrivains de l'époque. Maurice Dreyfous se trompe, quand il écrit « il entra comme petit commis, chez le célèbre éditeur Renduel. » (Ce qu'il me reste à dire. Paris, Paul Ollendorff, 1913, p. 191) : Eugène Renduel (1798-1874) ne s'est installé qu'en 1825, 20 rue du Battoir [rue de Quatrefages, Ve].

Ladvocat, était né à Caudebec-en-Caux [Seine-Maritime]. Il s'était installé à Paris dès 1813 et y avait épousé, en 1817, Constance-Sophie Aubé, divorcée de Jacques Courtois, propriétaire d'un cabinet de lecture au Palais-Royal. En avance sur son temps, Ladvocat lançait ses publications au moyen d'affiches. Il avait reçu, en 1824, le titre de libraire du duc de Chartres et était devenu le libraire à la mode.

Commis-voyageur de Ladvocat, Charpentier quitta son patron, qui l'avait abandonné à Lyon alors qu'il était tombé gravement malade. En 1828, Charles Mary, libraire-commissionnaire 69 rue et passage Saint-Antoine [IVe], céda à Rousselle et Charpentier son cabinet de lecture, situé à l'angle de la rue Saint-Antoine et du passage du Petit-Saint-Antoine : ce dernier reliait la rue du Roi-de-Sicile à la partie ouest de la rue Saint-Antoine [rue François Miron] et fut détruit à l'ouverture de la rue de Rivoli en 1856. Tout l'avoir des deux associés, en dehors des volumes in-8 reliés ou cartonnés, se limitait à des rayons de sapin, un poêle de faïence et ses tuyaux, une lampe Carcel et trois quinquets [lampes à huile]. Au printemps de 1829, on pouvait y souscrire aux premières livraisons du Panorama historique ancien et moderne, ou Collection de portraits des personnages célèbres de l'histoire, avec des notices rédigées par une société de gens de lettres.

« Un jour il [Charpentier] vit arriver un client fort jeune et qui paraissait très pauvre, et, comme lui-même ne l'était guère moins, on causa. Entre gens de même âge et de même indigence on se met facilement en confiance. Ce lecteur assidu ne fut pas long à confesser qu'il ne savait guère comment il pourrait payer le loyer de son garni. Il se trouvait justement quelques sous dans la caisse du cabinet de lecture, et le patron, pris de pitié pour son client, lui conseilla de se mettre dans ses meubles, puis, à cet effet, il lui offrit de lui payer un lit, un matelas, une table et deux chaises.
L'offre fut acceptée sans autre condition que celle de rembourser le plus tôt possible la somme avancée.
Celui auquel Charpentier procurait ainsi son premier lit et sa première chaise était un pauvre Savoyard venu à Paris pour y faire fortune. Il vivotait très misérablement des menus travaux d'imprimerie qu'il pouvait rencontrer de-ci de-là, mais il avait le sentiment de sa haute valeur et l'ambition des plus hautes destinées. Il n'avait point tort assurément, ce jeune homme. Il s'appelait Buloz [François Buloz (1803-1877), cofondateur de la Revue des deux mondes en 1829]. » (Maurice Dreyfous. Ce qu'il me reste à dire. Paris, Paul Ollendorff, 1913, p. 191-192)

Le 6 décembre 1829, Charpentier acquit la maison de détail de Ladvocat, mais la quitta en 1833 pour devenir exclusivement éditeur. Domicilié d'abord 4 rue Montesquieu [Ier], voisin du Bazar, en 1833-1834, puis 31 rue de Seine [VIe], de 1834 à 1837, il déménagea 6 rue des Beaux-Arts [VIe] en 1837.

Ses premières publications furent des éditions de cabinet de lecture : André Chénier. Poésies posthumes et inédites (Paris, Eugène Renduel et Charpentier, 1833, 2 vol. in-8) ; Atelier d'un peintre. Scènes de la vie privée (Paris, Charpentier et Dumont, 1833, 2 vol. in-8), par Madame Desbordes Valmore ; Angèle, drame en cinq actes (Paris, Charpentier, 1834, in-8), par Alexandre Dumas ; Œuvres complètes de Alex. Dumas (Paris, Charpentier, 1834-1836, 6 vol. in-8) ; Mémoires d'un officier d'état-major (Paris, Charpentier, 1835), par le baron Barchou de Penhoën ; Les Derniers Bretons (Paris, Charpentier, 1836, 4 vol. in-8), par Émile Souvestre ; Souvenirs et mémoires de Madame la comtesse Merlin (Paris, Charpentier, 1836, 4 vol. in-8) ; Le Salon de Lady Betty (Paris, Charpentier, 1836), par Madame Desbordes-Valmore ; Œuvres complètes de Lord Byron (Paris, Charpentier, 1836-1837, 4 vol. in-8), traduction nouvelle par Benjamin Laroche.

À cette époque, la librairie française, dite « de nouveautés », voyait ses ventes à l'étranger sans cesse diminuer ; les romans français à 7 francs 50 centimes le volume mal imprimé, aux interlignes exagérées, aux pages presque blanches, n'étaient lus à l'étranger que dans les contrefaçons bruxelloises de Adolphe Wahlen, imprimeur-libraire de la Cour, 22 rue des Sables, et de Louis Hauman et Compagnie, libraires.
Soucieux de concurrencer les cabinets de lecture et d'enrayer la contrefaçon belge, Charpentier eut l'idée de publier des romans d'un format très maniable, d'une présentation compacte, ce qui lui permettait de réduire les coûts et d'offrir des ouvrages bon marché : le fameux in-18 Jésus à 3 francs 50 centimes allait révolutionner l'édition. L'in-18 Jésus remplaça l'in-12 raisin : tous deux, pliés et brochés, avaient les mêmes dimensions [18,5 x 11,5 cm.] et furent appelés « format Charpentier ».




Le 6 août 1838 paraissait le premier volume de la « Bibliothèque Charpentier » : Physiologie du gout [sic], ou Méditations de gastronomie transcendante. Ouvrage théorique, historique et à l'ordre du jour, dédié aux gastronomes parisiens, par un professeur, membre de plusieurs sociétés savantes (Paris, Charpentier, 1838), par Brillat-Savarin.



Ce volume fut suivi de la Physiologie du mariage ou Méditations de philosophie éclectique (Paris, Charpentier, 1838), par H. de Balzac, et en 1839, toujours au 6 rue des Beaux-Arts : Œuvres complètes du comte Xavier de Maistre ; La Peau de chagrin, par H. de Balzac ; Le Médecin de campagne, par H. de Balzac ; Le Père Goriot, par H. de Balzac ; Le Lys dans la vallée, par H. de Balzac ; Delphine, par Madame de Stael ; Corinne, ou l'Italie, par Madame de Stael ; De l'Allemagne, par Madame de Stael ; Manon Lescaut, par l'abbé Prévost ; Théâtre de Goethe, traduction nouvelle par X. Marmier ; Adolphe, par Benjamin Constant.



Charpentier fit exécuter sa collection par Maximilien Béthune et Henri Plon, imprimeurs 36 rue de Vaugirard [VIe]. La célèbre couverture jaune, à encadrement de feuilles d'acanthe, fut imprimée par Lacrampe et Compagnie, imprimeurs 2 rue Damiette [IIe].
Le nouveau format fut si bien apprécié qu'il fut rapidement adopté en 1840 par Charles Gosselin (1793-1859), 9 rue Saint-Germain-des-Prés [VIe], pour sa « Bibliothèque d'élite », collection à 3 francs et 50 centimes, et par Henri-Louis Delloye (1787-1846), 13 place de la Bourse [IIe], pour sa « Bibliothèque choisie », dont chaque volume ne coûtait que 1 franc et 75 centimes.

G.-H. Charpentier.
Le Livre. Bibliographie rétrospective
(Paris, Quantin, IXe année, 1888, p. 234)
Après avoir déménagé 29 rue de Seine [VIe], Charpentier épousa, le 24 septembre 1840, à Paris, Aspasie-Justine Générelly, née à Lyon le 26 octobre 1819. Les Charpentier déménagèrent ensuite 17 rue de Lille [VIIe] en 1845, dans un immeuble construit en 1700, puis, non loin de là, 39 rue de l'Université [VIIe] en 1854, dans un immeuble construit en 1830. Entre-temps, ils eurent un fils, mais sur le soupçon d'avoir été trompé et de ne pas en être le père, Charpentier se sépara de corps et de biens de sa femme, le 19 juillet 1855. Il déménagea l'année suivante 40 rue Bonaparte [VIe], puis en 1857, 28 quai de l'École, devenu quai du Louvre [Ier] en 1868.

En l'espace de 30 ans, 2.000 volumes ont paru dans la « Bibliothèque Charpentier ».
À côté d'ouvrages qui sont restés dans la collection, tels que les œuvres de Nodier, Mérimée, Théophile Gautier, Alfred de Musset, Auguste Barbier, Sainte-Beuve, Madame de Stael, Benjamin Constant, Aimé Martin, Émile Saisset, Saint-Marc Girardin, Édouard Laboulaye, Sandeau, Lanfrey, Mezières, d'autres ont figuré dans cette collection et, après y avoir reçu le baptême du succès, ont été enrichir d'autres collections. Telles sont les œuvres de Balzac, Victor Hugo, George Sand, Alfred de Vigny, Casimir Delavigne, Béranger, Henri Monnier, Madame de Girardin, de Barante, Guizot, Capefigue, Stendhal, Hégesippe Moreau, Edgar Quinet, Vitet, Victor Cousin, Buchez, Arsène Houssaye, Saintine.
À côté de la littérature moderne, la littérature française des XVe, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, les classiques français, grecs ou latins, et les œuvres les plus estimées de la littérature étrangère, sont venus prendre place dans la « Bibliothèque Charpentier ». Les éditions des classiques français, annotées par Charles Louandre (1812-1882), ont eu dans le même format plusieurs imitateurs.
Aucune œuvre n'a obtenu un succès aussi grand que les Œuvres de Alfred de Musset. 

"Don Paez" (t. I, p. 9)
Gravure par Balin, d'après le dessin de Bida.

Charpentier en multiplia les éditions dans des formats variés, dont l'édition de bibliothèque, en 10 volumes in-8 cavalier vélin, ornée du portrait de Musset, gravé par François Flameng, d'après l'original de Charles Landelle, et de 28 dessins de Alexandre Bida, gravés sur acier par les premiers artistes (Paris, Charpentier, 1866), et une édition de poche, en 10 volumes in-32 Jésus, ornée du portrait de Musset, d'après l'original de Landelle, et de 28 dessins de Bida, réduits et reproduits par la photographie (Paris, Charpentier, 1867).

Charpentier était bon commerçant mais n'admettait pas les combinaisons d'affaires où chacun n'était pas normalement rétribué, ce qui ne permettait pas de réaliser des fortunes au détriment des auteurs à succès. Il n'eut donc jamais une grosse fortune, et son caractère irascible était probablement lié au fait de voir des auteurs de sa collection attirés par des confrères plus habiles.

Le 28 novembre 1855, Charpentier écrivit au directeur du Journal de la librairie :

« Le dernier numéro du Journal de la librairie donne les noms des libraires éditeurs de Paris auxquels le jury de l'Exposition a décerné une médaille de bronze et parmi ces noms j'y trouve le mien. Je suis dès lors obligé de recourir à la même publicité pour déclarer que je refuse cette distinction et pour en dire les motifs.
Quelque flatteuse qu'elle soit, je la trouve au-dessus ou au-dessous de mes travaux depuis dix-huit ans comme éditeur.
Si le jury a voulu, par cette médaille, reconnaître la bonne exécution matérielle de mes publications, il a été trop indulgent, car cette fabrication n'est pas supérieure à celle des publications de beaucoup de mes confrères qui n'ont pas même été nommés, entre autres de M. Chaix, dont le simple livret des chemins de fer est à mon avis un petit chef-d'oeuvre de bonne entente, d'ordre, de clarté, d'exécution typographique, eu égard à son prix.
Que si, au contraire, l'intention du jury a été de récompenser l'ensemble de mes travaux dans leur généralité, leur caractère large et élevé, la création d'un format nouveau, à la fois commode, élégant, portatif et à l'application que j'en ai faite pour la composition d'une vraie bibliothèque, réunissant ou pouvant réunir toutes les productions de l'esprit humain dans leur immense variété, établissant ainsi entre elles le lien puissant de l'unité, chaque ouvrage communiquant sa force aux autres et recevant la leur et dont l'ensemble est de nature à augmenter le goût des bons livres et d'élever le niveau des intelligences ;
A ces avantages que le public a reconnus depuis dix-huit ans par ses suffrages et qui ont été si appréciés que le format, auquel le public a donné mon nom, a été adopté partout où l'on imprime des livres, si l'on ajoute celui du bon marché en se reportant à l'époque où j'ai commencé et qui m'a permis de porter le premier aux contrefacteurs étrangers le coup qui a grandement contribué à les faire déchoir insensiblement, jusqu'au moment des traités pour la garantie de la propriété littéraire leur industrie de contrebande était à peu près éteinte ;
Si l'on ajoute, à ce que je viens de dire, les soins constants que j'ai apportés dans la composition de la Bibliothèque Charpentier, les nombreux travaux d'érudition, de recherches historiques, littéraires et autres que j'ai provoqués, inspirés, dirigés même quelquefois, auxquels j'ai aussi quelquefois un peu participé ; les traductions nouvelles que j'ai fait exécuter par les personnes les plus capables qui, souvent, n'y songeaient guère, de plus de cent ouvrages étrangers et des meilleurs, j'ose le dire, des littératures ancienne et moderne, traductions qui ont fait connaître en France l'esprit des littératures étrangères ;
Si c'est tout cela, je le répète, que le jury de l'Exposition a cru récompenser par une médaille de bronze, on m'excusera de croire qu'il a été trop économe à mon égard et que je n'ai peut-être pas tort de refuser son cadeau. »
(Louis de Hessem [i.e. Auguste Lavalle]. « Le Cinquantenaire de la Bibliothèque Charpentier (1838-6 Août-1888) » In Le Livre-Bibliographie rétrospective. Paris, Quantin, 1888, Neuvième année, p. 249)

L'entreprise de Charpentier ne tarda pas à s'affaiblir, à cause de la guerre de Crimée [1854-1855], qui avait gelé les exportations vers la Russie, et à cause de la concurrence de Hachette et de Michel Lévy.



De novembre 1858 à octobre 1860, Charpentier publia Le Magasin de librairie, qui eut un succès médiocre, malgré sa transformation en Revue nationale et étrangère, politique, scientifique et littéraire. Charpentier y fit paraître des articles signés de son nom ou de son pseudonyme « Georges Bernard ».
Charpentier a encore écrit diverses notices littéraires et des mémoires se rattachant à la profession d'éditeur, dont Du monopole de MM. Hachette et Cie pour la vente des livres dans les gares de chemin de fer (Paris, Charpentier, 1861), où il s'oppose au monopole de Hachette sur les bibliothèques de gares, et De la prétendue propriété littéraire et artistique (Paris, Charpentier, 1862), où il refuse la perpétuité du droit d'auteur.

Les fréquentations mondaines de son fils, surnommé « Zizi » à cause de son zézaiement, déplaisaient à Charpentier, au point qu'il s'était associé avec son vieil employé Alphonse-Alexandre Toussaint (né à Paris, le 3 janvier 1826) et qu'il désigna, dans son testament de 1870, Charles-Edmond Villetard (1828-1889), mari de sa nièce Aline-Lucie Charpentier, pour gérer son fonds de librairie après sa mort, n'assurant à son fils qu'une rente annuelle de 3.000 francs à partir de sa quarantième année.

Gervais Charpentier mourut brusquement le 14 juillet 1871, en son domicile du 28 quai du Louvre. Il fut inhumé au cimetière de Montparnasse.
Après négociations, sa succession fut liquidée le 15 avril 1872 : les Villetard se désistèrent et les divers légataires furent indemnisés ; son épouse, qui habitait alors Versailles [Yvelines], conserva la propriété des murs de la librairie et de l'immeuble du 28 quai du Louvre, dont elle percevrait les loyers ; son fils reçut le fonds de commerce, la marchandise et les contrats.

               À la mort du fondateur de la maison Charpentier, son fils, Georges-Auguste Charpentier, qui était né à Paris, 17 rue de Lille, le 22 décembre 1846, quitta le journalisme pour lui succéder. Il avait été attaché par son père à la rédaction de la Revue nationale et étrangère, puis avait collaboré au Gaulois et au Paris-Journal, tous deux fondés par le journaliste Henri de Pène (1830-1888), et au Journal des débats. Il avait épousé, le 24 août 1871, Marguerite-Louise Lemonnier, fille d'un joaillier de la place Vendôme [Ier], née le 1er mars 1848.

Georges Charpentier

D'abord associé pour cinq ans avec son ami Maximilien-Maurice Dreyfous (1843-1924), qui fondera ensuite sa propre maison d'édition, Georges Charpentier voulut transformer l'entreprise paternelle en une maison d'avant-garde et changer les rapports entre l'éditeur et les auteurs.
C'est ainsi qu'il alla trouver Émile Zola (1840-1902), sans éditeur depuis la faillite d'Albert Lacroix (1834-1903), l'éditeur des exilés politiques et des républicains, pour lui proposer un nouveau contrat, après le rachat à Lacroix des droits de rééditer les deux premiers volumes de Les Rougon-Macquart. Il fit de même avec Gustave Flaubert (1821-1880), qui qualifia sa démarche, inhabituelle à l'époque, de « Procédé inouï de la part de ses pareils ».

En 1875, la librairie et le domicile déménagea dans des locaux plus grands, 13 rue de Grenelle-Saint-Germain [rue de Grenelle, VIIe].

En quelques années, les grandes œuvres de l'époque entrèrent au catalogue de Georges Charpentier : 

Maison de Zola, à Médan

celles d'Émile Zola, qui devint son ami intime et le parrain de son fils Paul-Émile-Charles, né à Neuilly-sur-Seine [Hauts-de-Seine], le 10 juillet 1875 ; 



Cabinet de travail de Flaubert, à Croisset.
Dessin de Caroline Commanville.
Catalogue Drouot, 18-19 novembre 1931.
de Gustave Flaubert, qui le recevait à Croisset [hameau de Canteleu, Seine-Maritime, détruit] et qui fut le parrain de son fils Marcel-Gustave, né à Paris [Ier], le 7 janvier 1874, et décédé à Paris [VIIe], le 15 avril 1876 ; 

Maison des Goncourt
67 boulevard de Montmorency (Paris XVIe)

d'Edmond de Goncourt (1822-1896), en deuil de son frère Jules depuis 1870, qui l'accueillait à Auteuil [Paris XVIe] dans son « Grenier » et qui fut le parrain de sa fille Jane-Blanche-Edmée, née à Paris [VIIe], le 11 janvier 1880 ; 

Maison de Daudet, à Champrosay

d'Alphonse Daudet (1840-1897), qui l'invitait à Champrosay [commune de Draveil, Essonne].

Il se déclara l'éditeur de l'école naturaliste dont Zola s'était fait le théoricien, et dont le recueil intitulé Les Soirées de Médan constitua le manifeste. 





Exemplaire n° 3, des 10 sur papier de Chine, de Madame Zola.
Envoi autographe signé par les auteurs.
Reliure de Pougetoux, relieur de Huysmans.
Paris, Sotheby's, 29 novembre 2007 : 96.250 €

Ce recueil collectif de six nouvelles, qui fut publié en avril 1880 par Georges Charpentier, est animé par l'antimilitarisme et a pour sujet la guerre de 1870 : L'Attaque du moulin par Émile Zola, Boule de suif par Guy de Maupassant (1850-1893), Sac au dos par Joris-Karl Huysmans (1848-1907), La Saignée par Henry Céard (1851-1924), qui faisait ici ses débuts, L'Affaire du grand 7 par Léon Hennique (1851-1935), entré depuis peu comme lecteur à la librairie Charpentier, et Après la bataille par Paul Alexis (1847-1901). 

Les Charpentier chez les Zola, à Médan
Ces amis étaient reçus par Zola dans sa maison d'été de Médan [Yvelines], qui y avait fait construire pour son éditeur une annexe dite le « Pavillon Charpentier ».
À la collection des romans, Charpentier joignit celles d'historiens, de critiques, d'auteurs dramatiques, d'épistoliers, de poètes et de philosophes.

Georges Charpentier

Georges Charpentier fut aussi le mécène des artistes impressionnistes, notamment d'Auguste Renoir (1841-1919), lequel fit le portrait de Madame Charpentier, qui est au Louvre, et celui de Georgette-Berthe Charpentier, née à Neuilly-sur-Seine le 30 juillet 1872, sur une chaise, qui appartient à une collection privée new-yorkaise. 

De gauche à droite : Georgette, Paul et Madame Charpentier
Le peintre triompha au Salon de 1879 avec Madame Charpentier et ses deux premiers enfants, qui est au Metropolitan Museum of Art de New York.



Cette même année 1879, sur une idée du journaliste Émile Bergerat (1845-1923), Georges Charpentier créa un journal illustré hebdomadaire, littéraire et artistique, intitulé La Vie moderne, qu'il revendit en 1883.

Pendant ce temps, quand elle ne s'occupait pas de diverses œuvres sociales, Madame Charpentier tenait salon quai du Louvre, puis rue de Grenelle-Saint-Germain, et recevait, outre les auteurs de la maison et les artistes, les hommes politiques les plus en vue du moment tels que Jules Ferry, Georges Clemenceau ou Léon Gambetta.

Villa "Le Paradou", à Royan

En 1886, Georges Charpentier fit construire à Royan [Charente-Maritime] une villa baptisée « Le Paradou », en souvenir de l'un des lieux du roman de Zola intitulé La Faute de l'abbé Mouret. Il y passa ses vacances jusqu'en 1893, entouré de ses amis des arts et des lettres. Cette villa fut scandaleusement rasée une nuit de novembre 1978.
Sa mère mourut le 10 juin 1887, chez elle, 9 rue de Grenelle. 




En 1896, ses deux fils étant décédés, Georges Charpentier céda sa librairie à Eugène Fasquelle (1863-1952), qui était devenu son secrétaire en 1886, puis son associé en 1890.

Librairie Marpon et Flammarion, sous les arcades de l'Odéon (Paris VIe)
Fasquelle avait épousé à Paris [IXe], le 24 octobre 1887, Jeanne-Léonie-Marie Marpon, fille de l'éditeur Charles Marpon (1838-1890), associé de Jules-Ernest Flammarion (1846-1936) depuis 1875.  
Fidèle aux traditions de la maison, Fasquelle conserva la célèbre couverture jaune de la Bibliothèque Charpentier, ainsi que l'amitié de Zola.

À la mort de sa femme, le 30 novembre 1904, Georges Charpentier quitta son domicile du 3 avenue du Bois de Boulogne [avenue Foch, XVIe] pour s'installer chez sa fille Jane, 48 avenue Victor Hugo [XVIe]. Il y mourut brutalement et prématurément le 15 novembre 1905.

« Dans la soirée d'avant-hier, il avait pris gaiement congé de quelques amis, et paraissait en excellente santé. En se réveillant hier, il se sentit vaguement indisposé ; il se plaignait d'un peu d'oppression. Un médecin fut appelé ; quand il arriva, Georges Charpentier ne respirait plus qu'avec peine. Il essaya de se soulever sur son lit, et retomba mort dans les bras du médecin. Une crise d'angine de poitrine l'avait tué, sans souffrance, en quelques minutes. Il avait cinquante-neuf ans. » (Em. B. « Georges Charpentier ». In Le Figaro, jeudi 16 novembre 1905, p. 2)

Les obsèques eurent lieu au cimetière Montparnasse.








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