jeudi 25 juillet 2024

Michel Lévy (1821-1875), éditeur de théâtre et « potentat de la librairie » *

 La reproduction des articles est autorisée à condition d'en citer l'origine 




Privilège de l’âge, ce n’est pas Michel Lévy qui a fondé sa librairie, mais son père, Simon Lévy.

Le Colporteur, par Alphonse Lévy
In Léon Cahun. La Vie juive. Paris, Monnier et De Brunhoff et Cie, 1886, p. 56

Marchand colporteur à Phalsbourg [Moselle] - et à Lunéville [Meurthe-et-Moselle], où il demeura Grande Rue de 1813 à 1815 -, Simon Lévy est né à Mutzig [Bas-Rhin] en 1784, selon son acte de décès : les archives antérieures à 1785 n’existant pas, ses ascendants sont inconnus.



Il épousa Pauline Maas, née en 1789 à Mittelbronn [Moselle], qui lui donna sept enfants : Alexandre, dit « Nathan », né à Lunéville le 29 août 1813 ; Jacquot, dit « Jules », né à Lunéville le 9 août 1814 ; Alexandre, né à Phalsbourg le 22 novembre 1815 ; Babette, dite « Pélagie », née à Phalsbourg le 17 août 1817 ; Kalmus, dit « Calmann », né à Phalsbourg le 29 mars 1819 ; Rosalie, née à Phalsbourg le 22 juillet 1820 et décédée à Phalsbourg le 26 février 1821 ; Michel, né à Phalsbourg le 20 décembre 1821.

Les Halles de Paris, par Giuseppe Canella (1828)

En 1826, la famille vint à Paris, quartier des Halles [Ier], pour y tenter fortune, d’abord dans la revente de produits de mercerie, puis dans la location d’ustensiles divers à l’entrée des théâtres.  

 

Michel Lévy (1873)

Formé à l’école du Consistoire israélite de Paris, rue des Singes [rue des Guillemites, IVe], Michel Lévy a hésité pendant sept ans entre deux destinées : la scène et l’édition.

Rue Marie Stuart, par Eugène Atget

En 1836, la famille habitait 17 rue Quincampoix [IVe]. Cette année-là, Michel Lévy fut admis au Conservatoire d’Art dramatique et poussa son père, dont la santé était altérée par la vente en plein air de pièces de théâtre sur le boulevard Montmartre [à la lisière des IIe et IXe], à demander l’autorisation d’ouvrir un cabinet de lecture, au 6 rue Marie Stuart [IIe] : ce qui fut fait, sous le nom de « L. Michel », nom d’où était volontairement gommée toute consonance juive. 

Le cabinet de lecture fit partie des principaux dépôts des éditions du Musée dramatique. Pièces nouvelles représentées sur les théâtres de Paris, données par A. Mifliez, 19 quai des Augustins [VIe], et E. Michaud, 66 rue d’Enfer-Saint-Michel [partie du boulevard Saint-Michel, Ve], puis 2 boulevard Saint-Martin [Xe].

 

Calmann Lévy (1865)

Nathan Lévy (1870)

En 1841, Michel Lévy finit par ouvrir une librairie au 1 rue et terrasse Vivienne [Ier], derrière la Bibliothèque royale, sous la raison sociale « Michel frères », associé à ses deux frères, Calmann Lévy et Nathan Lévy. Avec la veuve de David Jonas, libraire de l’Opéra, et avec Christophe Tresse, libraire au Palais-Royal, il s’engagea dans la coédition et publia ses premiers livrets d’opéra : 

Bibliographie de la France, 10 avril 1841


Photographie BnF


Don Juan, opéra en cinq actes, de Mozart (1841) et Giselle ou les Wilis, ballet fantastique en deux actes, nouvelle édition (1841).

Passage du Grand Cerf, par Eugène Atget (1890)

 

En 1842, la librairie « Michel frères » fut complétée par un second local au 52 passage du Grand Cerf [IIe], situé entre la rue des Deux Portes Saint-Sauveur [rue Dussoubs] et la rue Saint-Denis, sous l’adresse duquel fut publié, avec la veuve Jonas et avec Tresse, La Jolie Fille de Gand, ballet pantomime en trois actes et neuf tableaux (1842) 



et Lady Henriette, ou la Servante de Greenwich, ballet-pantomime et trois actes et neuf tableaux (1844).

En 1843, les séquelles d’une ancienne fracture du bras gauche obligèrent Michel Lévy à quitter définitivement le Conservatoire, pour incompatibilité physique avec les exigences du métier d’acteur.


En 1843 et 1844, « Michel frères », 1 terrasse Vivienne et passage du Grand Cerf, publièrent, avec la veuve Jonas et avec Tresse, La Péri, ballet fantastique en deux actes (1843) et Le Lazzarone, ou le Bien vient en dormant, opéra en deux actes (1844).

 


À partir de 1844, Michel Lévy élargit son activité du théâtre au roman et au récit de mœurs. Sous la raison sociale « Michel Lévy frères » et sous l’adresse du 52 passage du Grand Cerf, il publia, avec Louis Pétion, libraire au 11 rue du Jardinet [VIe], Géraldine, par Mme Charles Reybaud. Deuxième édition (2 vol. in-8).

 


En 1845, « Michel Lévy frères », 1 rue Vivienne, publièrent Les Bagnes, par Maurice Alhoy. Édition illustrée, avec Gustave Havard, 24 rue des Mathurins Saint-Jacques [rue Du Sommerard, Ve], et Michel Dutertre, 20 passage Bourg l’Abbé [IIe], et Le Mari au bal, opéra-comique en un acte.



Cette même année, ils publièrent encore sous la raison sociale « Michel frères » et l’adresse 1 rue et terrasse Vivienne, L’Étoile de Séville, grand opéra en quatre actes, avec la veuve Jonas, qui a repris la location du 52 passage du Grand Cerf, et avec Tresse.

Ce fut aussi en 1845 que parurent les premières publications de « Michel Lévy frères », comme seul éditeur, avec Le Chemin de traverse, par Jules Janin.

Michel Lévy avait été le témoin de la réussite des efforts de Gervais Charpentier (1805-1871) qui, depuis 1838, avait fait entrer dans sa « Bibliothèque Charpentier », les œuvres de Balzac, Victor Hugo, George Sand, Alfred de Vigny, Madame de Girardin et Stendhal.

Il fut également le témoin du succès des imitateurs de Charpentier : Charles Gosselin (1795-1859), rue Saint-Germain-des-Prés, fondateur en 1840 de la « Bibliothèque d’élite », collection in-18 à 3 fr. 50 c. ; Henri-Louis Delloye (1787-1846), place de la Bourse, fondateur en 1840 de la « Bibliothèque choisie » à 1 fr. 75 c. le volume ; Alexandre Paulin (1792-1859), fondateur en 1846 de la « Bibliothèque-Cazin » à 1 fr. le volume in-18 ; Victor Lecou, rue Montmartre, « le Renduel du moment »,  qui vendait des ouvrages format Charpentier à 3 fr. 50 c. en 1846.

 


À son tour, il fonda en 1846 sa première collection, « Bibliothèque dramatique », dans le format grand in-8 à 2 colonnes, où parut La Mère de famille. Comédie-Vaudeville en un acte, par Dennery et G. Lemoine, éditée avec Tresse : reconnaissant immédiatement l’inconvénient de ce format, il créa une seconde série dans le format in-18 anglais, où parut d’abord Le Gant et l’Éventail. Comédie-Vaudeville en 3 actes, par Bayard et T. Sauvage.

La même année, il devint le libraire-éditeur de la collection « Bibliothèque contemporaine » [Première série], dans le format in-18 anglais, à 2 fr. le volume, dont le bon marché défiait les contrefaçons et dont les premiers volumes furent les Œuvres complètes d’Alexandre Dumas : 

Photographie Librairie Le Feu Follet

Le Comte de Monte-Cristo (6 vol.), Le Capitaine Paul, Le Chevalier d’Harmental (2 vol.), Les Trois Mousquetaires (2 vol.), Vingt ans après (3 vol.), La Reine Margot (2 vol.).  



Il publia aussi, avec Dutertre, Les Jésuites depuis leur origine jusqu’à nos jours, par A. Arnould, 2 volumes gr. in-8, édition illustrée de 20 gravures sur acier et 100 gravures sur bois d’après les dessins de Tony Johannot, Jules David, Janet-Lange, E. Giraud, Marckl, N. Cazes et Dupuis.

 



En 1847, fut publié Le Faust de Goethe, traduction revue et complète, précédée d’un Essai sur Goethe, par M. Henri Blaze (Paris, Michel Lévy frères et Dutertre, 1847, gr. in-8, 9 vignettes dessinées par Tony Johannot et 1 portrait de Goethe, gravés sur acier par Langlois) 



et le Théâtre de Victor Hugo (gr. in-8, sur 2 colonnes, orné du portrait de Victor Hugo et de 6 gravures sur acier).

Après la révolution de février 1848, le cabinet de lecture de la rue Marie Stuart fut fermé et Michel Lévy publia des textes politiques : Journal d’un journaliste au secret, par Émile de Girardin (juillet 1848, in-18) ; Trois mois au pouvoir, par M. de Lamartine (1848, in-12) ; Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, par Louis Reybaud (1848-1849, 4 vol. in-12) ; Mon journal - Événements de 1815, par Louis-Philippe d’Orléans (1849, 2 vol. in-12) ; les Mémoires de Caussidière (1849, 2 vol. in-12) ; 



l’Assemblée nationale comique, par Auguste Lireux, illustré par Cham (1850, in-4, front. et 19 h.-t.) ; Histoire de la politique extérieure du gouvernement français 1830-1848, par M. O. d’Haussonville (1850, 2 vol. in-18).  

Propriétaires du journal de théâtre Le Nouvelliste depuis 1847, Michel Lévy racheta en 1848 les journaux L’Entr’Acte, Le Vert-Vert et Le Messager des théâtres et des arts.

En 1850, la librairie « Michel Lévy frères » s’installa au 2 bis rue Vivienne [IIe], toujours derrière la Bibliothèque royale, mais à côté du passage Colbert. Michel Lévy créa alors une autre « Bibliothèque contemporaine » [Deuxième série], format in-18 anglais à 3 fr. le volume, où prirent successivement place, pendant 25 ans, les œuvres d’Octave Feuillet, de F. Ponsard, de Cuvillier-Fleury, d’Alexandre Dumas, de la comtesse Dash, d’Ernest Feydeau, de M. et Mme de Gasparin, de Gérard de Nerval, de Henri Heine, d’Arsène Houssaye, d’Alphonse Karr, de Pr. Mérimée, de Charles de Bernard, de Léon Gozlan, du comte d’Haussonville, de Jules Janin, 



d’Henry Murger - dont les Scènes de la Bohême (2e édition, 1851) eurent un immense succès, de Méry, d’A. de Pontmartin, de Prévost-Paradol, de Louis Reybaud, de George Sand, de Sainte-Beuve, de Jules Sandeau, de L. Vitet.  

Michel Lévy obtint son brevet de libraire le 28 avril 1852 et créa en 1853 la collection « Bibliothèque des voyageurs », dans le format in-32, à 1 fr. le volume. D’autres collections suivirent : « Théâtre contemporain illustré », « Musée littéraire du siècle », « Musée contemporain », « Collection Hetzel et Lévy », « Musée littéraire contemporain », « Bibliothèque nouvelle », « Les Bons Romans ».

La Librairie Nouvelle. In Le Monde illustré, 26 décembre 1857, p. 13 

La concurrence de la Librairie Nouvelle, 15 boulevard des Italiens [IIe], en face du restaurant la « Maison Dorée », amena dès octobre 1855 la publication de la « Collection Michel Lévy », format in-18, à 1 fr. le volume : Les Beaux-Arts en Europe, par Théophile Gautier (1855-1856, 2 vol.), Profils et grimaces, par Auguste Vacquerie (1856) ; puis, des romans d'Amédée Achard, de Charles de Bernard, de Henri Conscience, de Champfleury, de la comtesse Dash, de Théophile Gautier, d’Alphonse Karr, de Gozlan, d’Henri Murger, de Louis Reybaud, de Frédéric Soulié, Émile Souvestre, le théâtre d’Eugène Scribe, vinrent enrichir la collection. 



Madame BovaryMœurs de province, par Gustave Flaubert (1857, 2 vol.), parut sous cette couverture en édition originale.

D’autres œuvres importantes furent publiées : Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par le comte d’Haussonville (1854-1859, 4 vol. in-8) ; Les Contemplations, par Victor Hugo (1856, 2 vol. in-8) ; L’Ancien Régime et la Révolution, par Alexis de Tocqueville (1856, in-8) ; Études d’histoire religieuse, par Ernest Renan (1857, in-8) ; Voyage dans les mers du nord, à bord de la corvette La Reine Hortense, par Charles Edmond (1857, in-8, dessins de Karl Girardet) ; Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, par Guizot (1858-1867, 8 vol. in-8) ; Études sur la marine [par le prince de Joinville] (1859, in-8) ; Essais de politique et de littérature, par Prévost-Paradol (1859, in-8) ; 

Photographie BnF

La Légende des siècles, par Victor Hugo (avec Hetzel et Cie, 1859, 2 vol. in-8 ; les deux vol. suivants ont paru en 1877 et le dernier vol. en 1883).

Le 24 juin 1858, à Bordeaux [2e section], Michel Lévy épousa Rachel-Amélie Raba, née le 25 décembre 1838 à Nice [Alpes-Maritimes], alors au royaume de Piémont-Sardaigne, fille de Amédée-Henri Raba et de Marianne Avigdor.



Ce fut en 1858 que Michel Lévy créa une publication périodique, L’Univers illustré.

Le 23 avril 1859, Nathan Lévy se retira de l’association.

L’écrivain Noël Parfait (1813-1896), que la politique avait conduit à Bruxelles, où il fut le secrétaire d’Alexandre Dumas, ne fut pas étranger à la transaction qui, le 20 décembre 1859, au prix de 25.000 fr., mit fin à toutes les réclamations de l’écrivain auprès de Michel Lévy, qui acquit alors la propriété pleine et entière des œuvres du romancier. Michel Lévy chargea désormais Noël Parfait de la partie littéraire de l’administration de sa maison.

Des œuvres importantes furent encore éditées : Questions de religion et d’histoire, par Albert de Broglie (1860, 2 vol. in-8) ; Merlin l’enchanteur, par Edgar Quinet (1860, 2 vol. in-8) ; Œuvres et correspondance inédites d’Alexis de Tocqueville, publiées par Gustave de Beaumont (1861, 2 vol. in-8) ; L’Église et la Société chrétiennes en 1861, par Guizot (1861, in-8) ; L’Histoire romaine à Rome, par J. J. Ampère (1861-1864, 4 vol. in-8).

La faillite de la Librairie Nouvelle permit à Michel Lévy d’acheter son concurrent en décembre 1861. Avec cet achat, moyennant 200.000 fr., la maison Michel Lévy devint des plus considérables.

In X. Aubryet et A.-P. Martial. Les Boulevards de Paris. Paris, à Paris-Gravé, 1877, p. 54

La Librairie Nouvelle devint une succursale de la maison Michel Lévy, fréquentée par des savants, des artistes, le caricaturiste Bertall, des compositeurs, des directeurs de théâtre, et surtout des romanciers : Fervacques, de son vrai nom Léon Duchemin, célèbre par ses articles sur la haute vie parisienne dans Le Gaulois ; les frères Goncourt, Gustave Flaubert, Paul de Saint-Victor et Xavier Aubryet, une des figures les plus originales de l’époque, se donnaient rendez-vous à la librairie tous les dimanches à six heures ; Léon Halévy aimait les éditions rares ; Meilhac était un bibliophile capricieux ; Octave Feuillet, qui habitait Saint-Lô [Manche] ; Cuvillier-Fleury, ancien précepteur des princes d’Orléans ; Xavier Marmier, qui offrait des cigarettes à tous ceux qui l’entouraient ; Jules Verne, qui habitait Amiens [Somme] ; Hector Malot ; le prince Lubomirski, dont les romans avaient acquis une certaine réputation, allait à la librairie entouré d’un état-major de généraux russes ; Bachaumont, de son vrai nom Émile Gérard ; Nubar-Pacha, bibliophile passionné et très érudit, se montrait en compagnie de Charles Edmond, directeur de la bibliothèque du Sénat ; Victor Hugo allait s’y reposer ; Henri Rivière, quand il ne voyageait pas. George Sand, qui avait pourtant Michel Lévy pour éditeur, n’allait jamais dans la librairie du boulevard des Italiens.

En 1862, Michel Lévy était à la tête d’une fortune considérable et de cinq magasins : un établissement principal rue Vivienne, la Librairie Nouvelle sur le boulevard des Italiens, deux autres locaux dans la galerie Colbert [n°s 24 et 26] - pour la vente de L’Univers illustré -, et un matériel d’imprimerie au 13 rue de la Grange Batelière [IXe] - sans autorisation -, pour l’impression de ses périodiques de théâtre. 


Parmi les éditions importantes de cette époque : Histoire de la campagne de 1815, par Edgar Quinet (1862, in-8) ; Élisabeth et Henri IV, 1595-1598, par Prévost-Paradol (1862, in-8) ; Philosophie du bonheur, par Paul Janet (1863, in-8) ; Guerre d’AmériqueCampagne du Potomac, mars-juillet 1862 [par le prince de Joinville] (1863, in-18) ; Histoire de la Réformation en Europe, au temps de Calvin, par J.-H. Merle d’Aubigné (1863-1866, 4 vol. in-8).

 

Château de l'Ermitage, Gradignan (2008)

En 1865, Michel Lévy fit l’acquisition du château de l’Ermitage, à Gradignan [Gironde], à 10 km au sud de Bordeaux : le vignoble fournissait un bon vin rouge, corsé, coloré et séveux, se rapprochant des vins de Léognan et de Talence.

Façade sur l'impasse Sandrié, Pl. 5

 
Plan du rez-de-chaussée, Pl. 7
In César Daly. Revue générale de l'architecture et des travaux publics
Paris, Ducher et Cie, 1874, 4e série, vol. I

Entrée. Photographie Léa Philippe

Façade. Photographie Bruno Lévy

Bibliothèques du rez-de-chaussée. Photographie Léa Philippe


Plafond. Photographie Léa Philippe


Escalier. Photographie Léa Philippe

En 1867, Michel Lévy acheta à la ville de Paris, pour 1.185.000 fr., un terrain de 1.313 m2 allant de l’impasse Sandrié jusqu’à la rue Scribe [IXe] ; pour implanter son magasin en retrait de la rue, au 4 impasse Sandrié, il choisit l’architecte Henri Fèvre (1828-1900), qui fit appel à l’ingénieur Gustave Eiffel (1832-1923). Les magasins et les bureaux furent transférés, à partir du 10 juillet 1871, à l’adresse du 3 rue Auber, entrée de l’impasse, formant un des plus beaux et des plus vastes magasins de librairie de l’Europe.

 

66 et 68 avenue des Champs-Elysées, par Charles Lansiaux (1920)

En 1873, Michel Lévy s’offrit, pour 400.000 fr., l’hôtel particulier de la baronne de Montailleur, 66 avenue des Champs-Elysées [détruit en 1970].

 

24 place Vendôme, par François Villeret (1840)

24 place Vendôme (mai 2024)

Michel Lévy mourut subitement et prématurément de la rupture d’un anévrisme, le 5 mai 1875, en son domicile, 24 place Vendôme [Ier], au lendemain d’avoir assisté à la première représentation de la pièce de Henry Meilhac et de Ludovic Halévy, Le Passage de Vénus, leçon d’astronomie en un acte, au Théâtre des Variétés. 

Cimetière du Père Lachaise

Il fut inhumé le lendemain au cimetière du Père Lachaise [division 7], en face de la tombe de Rachel. Il laissait à ses héritiers une fortune évaluée à 17 millions de francs. Il était chevalier de la Légion d’honneur depuis le 22 janvier 1873.

« Tous les journaux ont raconté la manière foudroyante dont cet homme, d’une si forte constitution et d’une énergie exceptionnelle, vient de quitter la sphère d’activité où il brillait parmi les plus célèbres. Michel Lévy était une des âmes de Paris, une de ces âmes ardentes au travail et douées du génie des affaires, dont l’action rayonne sur le monde entier, puissants instruments de civilisation, forces réelles dont l’extinction est un événement public.

Parmi les industries nobles, la librairie est au premier rang. Michel Lévy, parti de rien, - il en faisait gloire et avec raison, - était arrivé avec une rapidité surprenante à une fortune considérable des mieux acquises, car cette fortune était un chiffre correspondant aux immenses services qu’il avait rendus à la cause des lettres ; c’est par lui et par quelques-uns de ses collègues que la pensée littéraire de la France au XIXe siècle s’est répandue au dehors avec une promptitude et une abondance de moyens ignorés jusque-là ; tout le monde civilisé est arrivé à connaître et à lire la France en moins de temps qu’il n’en fallait autrefois pour que la France se connût et se lût elle-même. Le format Charpentier, le format Michel Lévy, c’est-à-dire les livres à bon marché mis à la portée des masses, c’est là une révolution industrielle et littéraire, qui, au point de vue matériel, a d’abord semblé préjudiciable aux écrivains. Peu d’années ont suffi pour démontrer qu’en abaissant le prix de la consommation, on créait un monde de consommateurs, et que, pour leurs intérêts pécuniaires comme pour l’intérêt plus élevé de leur renommée, les gens de lettres avaient à s’applaudir de cette révolution.

Si elle s’est accomplie si rapidement, c’est à coup sûr à la fiévreuse activité et à l’intelligence spéciale des grands éditeurs que nous le devons. Il y aurait ingratitude à méconnaître le fait. »

(George Sand. « Michel Lévy ». In Dernières pages. Paris, Calmann Lévy, 1877, p. 269-271)

 

Grand Hôtel de Bade, par Lancel. Musée Carnavalet 

Remariée en 1878 avec le commandant Abraham-Edmond Léon (1836-1891), Rachel-Amélie Raba, domiciliée à Bordeaux, 7 rue Duffour-Dubergier, décéda le 24 juillet 1896 à Paris [IXe], à l’hôtel de Bade, 32 boulevard des Italiens.

 * Théophile Gautier [lettre à Noël Parfait, octobre 1865]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi 12 juillet 2024

Charles de Spoelberch de Lovenjoul (1836-1907), historiographe de Balzac

La reproduction des articles est autorisée à condition d'en citer l'origine 

En-tête de papier à lettre de Charles de Lovenjoul

La famille flamande Spoelberch, originaire du Brabant [Belgique], dont la généalogie remonte au XIVe siècle, portait « D’azur, à la fasce d’or, accompagnée de trois losanges du même ».


François-Philippe-Benoît de Spoelberch, seigneur de Lovenjoul [Bierbeek, Belgique], né à Louvain [Belgique], à 6 km au nord-ouest de Lovenjoul, le 26 novembre 1676, mort à Louvain, le 13 juillet 1751, admis au collège des patriciens de Louvain et dans les lignages de Bruxelles, échevin et premier bourgmestre de Louvain, président de la chambre pupillaire, épousa : 1° le 3 février 1697, Suzanne de Dielbeek, morte le 3 août 1705, fille unique de Frédéric de Dielbeek, baron d’Holsbeek, seigneur d’Attenhove et de Dutzele, et de Julienne de Mol. 2º le 28 août 1708, Jeanne-Isabelle le Comte dit « d’Orville », née à Bruxelles, le 3 décembre 1683, morte à Louvain, le 20 octobre 1762, fille de Jean-Pierre-Ignace, surintendant du canal de Bruxelles, et d’Alexandrine-Barbe Caudenbergh, dit « van den Hecke ».

Hôtel de Ville de Louvain
Vues de la Hollande et de la Belgique, par W. H. Bartlett. Londres, Georges Virtue, s. d. [1840], p. 185

André-Emmanuel-Joseph de Spoelberch, né en 1716, mort le 22 mars 1785 à Louvain, licencié en droit, conseiller, échevin de Louvain, épousa : 1° à Bois-le-Duc [Pays-Bas], le 6 mai 1743, Pétronille-Maximilienne de Nagelmaeckers, morte le 10 septembre 1759, et inhumée aux Récollets, à Louvain. 2º le 26 mars 1762, Marie-Louise-Angélique de Bayol, née à Bruxelles le 14 décembre 1729, et qui mourut à Louvain, paroisse Saint-Pierre, le 5 nivôse An III [25 décembre 1794].


 

Jean-Henri-Joseph, vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, vicomte par diplôme du roi Guillaume Ier, titre transmissible à toute la descendance, né à Louvain, le 9 octobre 1766, mort à Louvain, le 28 février 1838, président du tribunal de première instance, à Louvain, conseiller à la cour impériale, à Bruxelles, chevalier du Lion Belgique, amateur de musique distingué, épousa, le 30 messidor An IX [19 juillet 1801], Thérèse-Françoise-Claire de Troostembergh, morte le 27 octobre 1820 au 5 rue des Orphelins, à Louvain, où elle était née le 4 mars 1773, paroisse Sainte-Gertrude.

Maximilien de Spoelberch de Lovenjoul

 
Hortense de Putte

Maximilien-Antoine-Théodore, vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, né à Louvain, le 21 floréal An X [11 mai 1802], mort à Lovenjoul le 2 septembre 1873, épousa, à Bruxelles, le 4 mai 1831, Hortense-Caroline-Albertine-Ghislaine de Putte, née à Bruxelles, le 15 avril 1814, fille de François-Constantin-Ghislain et de Henriette-Hubertine-Ghislaine de Spoelberch, et morte à Bruxelles le 30 décembre 1873. 

Charles de Spoelberch de Lovenjoul


44 et 46 rue du Marais, Bruxelles (1980)

Charles-Victor-Maximilien-Albert, vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, naquit à Bruxelles, 46 rue du Marais [détruit], le 30 avril 1836.

33, boulevard du Régent, Bruxelles

Château de Lovenjoul

Il passa sa jeunesse dans un hôtel particulier, à Bruxelles, 33 boulevard du Régent [résidence de l’ambassadeur de France, 41 boulevard du Régent] et au château de Lovenjoul.

Ayant le goût de la lecture, il s’intéressa aux auteurs français, à leur vie et surtout à leurs procédés d’écriture. Cette passion commença dès l’âge de quatorze ans, en 1850. En 1855, il rencontra à Paris l’éditeur Michel Lévy (1821-1875), alors 2 bis rue Vivienne [IIe], qui l’encouragea dans ses goûts pour la bibliographie littéraire.

Ayant besoin de s’adjoindre les services d’un libraire parisien, capable de procéder à certains achats ou recherches pour lui, il s’entendit avec Charles Borrani, 9 rue des Saints Pères [VIe].  

Ses collections furent conservées dans l’hôtel du boulevard du Régent, dans une espèce de hall immense, où tout était de fer, même le plancher, pour braver les rats :

 

Bibliothèque, à Bruxelles. In L'Illustration, 6 mai 1899, p. 297

« Représentez-vous une sorte de chapelle, très longue, très haute, très étroite, éclairée par le toit – comme une section du passage des Panoramas, s’étendant sur environ vingt-cinq mètres. A droite, à gauche, de profondes armoires, enfermant en leurs flancs des milliers de cahiers et de volumes. Au milieu de la pièce, une demi-douzaine de meubles de styles divers et disséminés. Chacun d’eux contient les reliques d’un grand écrivain. »

(Adolphe Brisson. Portraits intimes. Paris, Armand Colin & Cie, 1897, 3e série, p.90)

La plupart des volumes étaient volontairement laissés brochés : Charles de Lovenjoul pensait que les reliures dénaturaient les livres.

11 rue Louis-le-Grand, Paris II

5 rue d'Alger, Paris I (août 2020)

Passant les printemps à Paris, Lovenjoul y loua un troisième domicile : d’abord 11 rue Louis-le-Grand [IIe], de 1879 à 1895, puis 5 rue d’Alger [Ier], de 1895 à 1907.

Villa Close (2011)

Vers 1897, il loua aussi à Bruxelles, une maison baptisée « Villa Close » [93 rue de Linthout], au coin de la rue de Linthout et de la rue Vergote.

Lovenjoul publia son premier essai, intitulé « Étude bibliographique sur les œuvres de George Sand », dans Le Bibliophile belge (Bruxelles, Fr.-J. Olivier, 1868, p. 1-23 et p. 77-90), qu’il signa « Le Bibliophile ISAAC ».

En 1871, il rencontra, à Bruxelles, Théophile Gautier (1811-1872), et l’introduisit dans sa bibliothèque : le poète n’en revenait pas d’y être si richement représenté.

Le 1er juin 1875, après la disparition de Michel Lévy le 5 mai précédent, son frère Calmann Lévy (1819-1891) introduisit Lovenjoul chez George Sand (1804-1876), pour un projet d’édition des Œuvres complètes de la romancière : malheureusement, elle succomba le 8 juin de l’année suivante.

 

Marie-Emilie d'Ursel

Le 26 février 1876, à Bruxelles, Lovenjoul, presque 40 ans, épousa Marie-Émilie-Madeleine d’Ursel, dite « Molly », 23 ans, née à Bruxelles le 14 février 1853, fille du comte Ludovic d’Ursel (1809-1886), sénateur de Belgique, et petite-fille par sa mère du marquis de Rumigny, ambassadeur de France en Belgique sous la Monarchie de Juillet.


 

Inaugurant un genre, Lovenjoul publia une Histoire des œuvres de H. de Balzac (Paris, Calmann Lévy, 1879), puis une Histoire des œuvres de Théophile Gautier (Paris, G. Charpentier et Cie, 1887, 2 vol., 4 portraits et 2 autographes).

 


Le 10 avril 1882, le décès de la veuve de Balzac, Ève-Constance-Victoire Rzewuska, veuve en premières noces du comte Wenceslas Hanski, permit à Lovenjoul d’obtenir, le 25 avril, à l’Hôtel Drouot, par l’intermédiaire du libraire Étienne Charavay (1848-1899), 9 manuscrits du romancier,  pour la somme de 12.310 fr. [Eugénie Grandet, Pierrette, Histoire des treize, César Birotteau, Le Lys dans la vallée, La Recherche de l’absolu, Séraphîta, Béatrix, Illusions perdues], et des lettres autographes à Madame Hanska.

L’année où il fut fait chevalier de la Légion d’honneur, Lovenjoul publia ses découvertes imprévues dans Les Lundis d’un chercheur (Paris, Calmann Lévy, 1894).

Il raconta la liaison de Balzac et de Madame Hanska dans Études balzaciennes - Un roman d’amour (Paris, Calmann Lévy, 1896), et celle de Musset et de George Sand dans La Véritable Histoire de « Elle et Lui » - Notes et documents (Paris, Calmann Lévy, 1897).

Charles de Lovenjoul dans sa bibliothèque. In L'Illustration, 6 mai 1899, p. 297

La signature de Lovenjoul parut dans Le Figaro, dans le Journal des Débats, dans Le Temps et dans la Revue bleue, avant de donner en librairie La Genèse d’un Roman de BalzacLes Paysans (Paris, Paul Ollendorff, 1901) et Sainte-Beuve inconnu (Paris, Plon, 1901).

Atteinte de diabète, comme son mari, Madame de Lovenjoul décéda à Wiesbaden [Allemagne] le 16 juillet 1902 ; elle avait publié un répertoire, sous le pseudonyme de « Ludovic Saint-Vincent », intitulé Belgique charitableBruxellesCharité, bienfaisance, philanthropie, Etc., Etc. (Bruxelles, Veuve Ferdinand Larcier, 1893). Lovenjoul publia son dernier volume sur Balzac, Une Page Perdue de H. de BalzacNotes et documents (Paris, Paul Ollendorff, 1903) et, dans la « Collection du bibliophile parisien », Bibliographie et littérature (Trouvailles d’un bibliophile) (Paris, Henri Daragon, 1903).  

Sans postérité, Lovenjoul songea en 1905 à mettre ses affaires en ordre : 


il laissait à l’Université de Louvain ses porcelaines, ses tableaux et ses meubles, qui souffrirent d’un incendie en 1940, 

23 rue du Connétable, Chantilly (avril 2023)

et à l’Institut de France sa collection littéraire, qu’il appelait « son archive » [1.350 volumes manuscrits, des milliers de lettres, 42.000 volumes imprimés, 1.500 collections de journaux, fruit de cinquante ans de labeur acharné, avec quatre passions principales, Balzac, George Sand, Théophile Gautier et Sainte-Beuve, mais aussi Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, les Dumas, Hugo, Mérimée, Nerval, Stendhal, Vigny], à condition qu’elle soit rattachée au domaine de Chantilly [Oise] et qu’elle ne sorte pas de son lieu de conservation, même pour des expositions. La collection Lovenjoul conserve 90% des manuscrits de Balzac connus dans le monde et 414 lettres de Balzac à Madame Hanska : seules deux lettres de Madame Hanska à Balzac subsistent, car ce dernier brûla les autres, craignant une tentative de chantage.

En 1906, Lovenjoul pénétrait enfin à la Revue des Deux Mondes, où il fit paraître (1er septembre, p. 51- 62) une « Lettre sur le travail de H. de Balzac ».

Le 2 juin 1907, Le Figaro publiait sur lui, en première page : « Le plus Français des étrangers, et, avec son gracieux souverain Léopold, le plus Parisien des Bruxellois ; le plus érudit, d’autre part, des gentilshommes lettrés ; mène l’existence laborieuse d’un Bénédictin et garde l’aspect d’un ancien officier de cavalerie. »

 

Le Figaro, vendredi 5 juillet 1907, p. 2

Gil Blas, samedi 6 juillet 1907, p. 1

Lovenjoul est mort dans une chambre d’hôtel, pendant une cure à Royat [Puy-de-Dôme] [il n’y a pas d’acte dans le registre des actes de décès de la ville de Royat, ni dans celui de Bruxelles], le jeudi 4 juillet 1907, des suites d’un accident diabétique ; 

Cimetière de Laeken, Bruxelles

il fut inhumé le 8 juillet, près de sa mère, au cimetière de Laeken, le Père Lachaise bruxellois.

Ce collectionneur fortuné, qui fut la providence des chercheurs, auxquels il a livré sans compter les renseignements et les documents qu’il s’était procurés, n’eut pas que des admirateurs reconnaissants : les commentaires quasi calomnieux du bibliophile français Octave Uzanne (1851-1931) et de l’écrivain anarchiste belge Georges Eekhoud (1854-1927) furent particulièrement remarqués.

« Sainte-Beuve nommait la critique assez justement une botanique morale. Ace titre, le vicomte Charles de Spoelberch de Lovenjoul, qui vient de mourir tout récemment à Royat, n’était pas à vrai dire un botaniste moral, mais plutôt ce qu’on nomme en Basse Bourgogne un grappillonneur, celui qui vient après les vendanges faites et qui trouve encore moyen de cueillir de pleines hottées de menus grapillons assez savoureux et conservant tout le bouque[t] du terroir.

Le vicomte de Lovenjoul qui cultiva en Belgique le grapplillonnage [sic] des lettres françaises sut acquérir chez nous une renommée de grand seigneur belge entièrement dévoué à la mémoire d’Honoré de Balzac, de Théophile Gautier, de Georges [sic] Sand, d’Alfred de Musset, Sainte-Beuve et de la plupart des maîtres romantiques. […]

Incontestablement, le vicomte fut un passionné d’architecture littéraire entièrement faite de matériaux neufs et originaux, mais un Américain dirait aussi avec raison que, dans sa volonté de bâtir tout une cité historique hospitalière aux fervents des lettres, M. de Lovenjoul procéda comme les “ trusters ”. Il accapara le marché des documents, ne laissant rien ou fort peu hors de ses chantiers. Les érudits impécunieux furent jusqu’ici dépossédés. Il est juste que Chantilly hérite, mais cet héritage ne prendra toute sa valeur que du jour où on en connaîtra exactem nt [sic] l’étendue par le détail des matériaux abandonnés par lui et qui seront si intéressants à déblayer.

M. Charles de Spoelberch de Lovenjoul apporta un zèle prodigieux à râfler [sic] les documents littéraires de toute nature ; il faut rendre hommage à la bonne volonté de cet accapareur qu’on aurait nommé outre-océan le roi des manuscrits. Il en tira vanité et grande notoriété, mais il ne faut pas exagérer son mérite. »

(Octave Uzanne. « Un Truster littéraire ». In La Dépêche, 21 juillet 1907, p. 1-2)

« La mort de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul n’a ému que médiocrement notre milieu littéraire proprement dit. Ce grand seigneur était un collectionneur avisé dont les goûts tranchaient honorablement sur ceux de son monde exclusivement adonné au sport et à la galanterie, et qui se recommandait par sa curiosité et son érudition, sinon par une valeur créatrice ou même critique. Mais il ne faut pas exagérer non plus son rôle et son mérite. Il collectionna les manuscrits de Balzac et de quelques romantiques, comme d’autres des médailles, des tulipes ou des timbres-poste. Au point de vue des lettres de ce pays, il se montra aussi indifférent et aussi dédaigneux que tous nos gros propriétaires, nobles et financiers. Les livres qu’il tira des manuscrits de sa collection sont agréablement écrits, mais ne valent en somme que comme raccord consciencieux de documents. Ni vues, ni aperçus nouveaux. On citait cependant M. de Spoelberch parmi les personnalités appelées à faire partie de la future Académie d’Ecrivains belges. Il y aurait peut-être fondé le pari des comtes, comme vous avez celui des ducs à l’Académie Française. M. Octave Uzanne a fort bien “ situé ”, me semble-t-il, la figure du noble défunt dans le monde littéraire. Convenons cependant que M. Uzanne se montre par trop dur en appelant ce galant et utile homme de bibliothèque un accapareur de manuscrits, mais il reste acquis, comme le disait M. Uzanne dans l’article de la Dépêche [21 juillet 1907, p. 1-2] reproduit par le Mercure [15 août 1907, p. 714-715], que le trésor de documents dont hérite votre Musée de Chantilly ne prendra toute sa valeur que du jour où on en connaîtra exactement l’étendue par le détail des matériaux abandonnés par M. de Spoelberch et qui seront si intéressants à déblayer.

Car, quoiqu’en dise M. Eugène Gilbert [son fidèle ami] dans ses très intéressantes études sur les livres de M. de Spoelberch [France et Belgique. Études littéraires. Paris, Plon, 1905], l’honorable collectionneur ne sut mettre suffisamment en valeur les documents précieux dont il s’était assuré la possession et M. Paul Bourget plaisante sans doute quand il le compare à Sainte-Beuve [« Lettre-Préface » in France et Belgique. Études littéraires. Paris, Plon, 1905, et Le Figaro, 7 juillet 1907, p. 1]. Au point de vue de l’histoire des lettres au XIXe siècle, un seul livre de M. de Spoelberch se recommande pourtant par une certaine “ mise en œuvre ” de documents inédits ; c’est la Genèse d’un Roman de Balzac, ouvrage auquel M. Gilbert a consacré une des doctes études auxquelles nous faisions allusion plus haut. »

(Georges Eekhoud. In Mercure de France, 1er septembre 1907, p. 171-172)

La collection littéraire de Lovenjoul fut transportée en 1910 de Bruxelles à Chantilly, 23 rue du Connétable, sous la direction de Georges Vicaire (1853-1921). En 1987, contrevenant au désir du testateur, elle fut transférée à Paris et installée définitivement dans les locaux de la Bibliothèque de l’Institut, 23 quai Conti [VIe].