lundi 28 septembre 2026

Les reliures « archaïsantes » de Monsieur de Sénicourt père, par Erick Aguirre



 


L’excellent article de Jean-Paul Fontaine sur M. de Sénicourt m’a conduit à visionner à nouveau un certain nombre d’ouvrages que j’avais consultés à la bibliothèque Méjanes à Aix-en-Provence, à la BnF ou encore lors de ventes aux enchères.

Et progressivement je me suis aperçu que M. de Sénicourt père semblait avoir beaucoup d’affinités avec les reliures dites « archaïsantes ».

Pour les bibliophiles qui ne connaitraient pas ces reliures, je conseille la lecture du catalogue d’exposition : Reliures françaises du XVIIe siècle : chefs-d’œuvre du Musée Condé : grands décors (1615-1665) et reliures pour les curieux (1690-1710) : [exposition au Musée Condé du 24 avril au 23 septembre 2002] / Isabelle de Conihout et Pascal Ract-Madoux - préf. de Jean Viardot.

Le grand mérite de cette exposition est d’avoir mis en lumière différentes séries de reliures (dix sont décrites mais j’en ai trouvé plus de quinze types), véritables pastiches de reliures du XVIIe pour certaines, et dont les premiers propriétaires sont appelés « les grands curieux ».

Ce travail de défrichage, après des siècles d’approximations et d’erreurs dans les descriptions, est remarquable. Cependant, je n’en partage pas du tout les conclusions, mais c’est un autre sujet…

L’objet de ce modeste complément est d’illustrer la bibliothèque de M. de Sénicourt père par ses véritables exemplaires, ce qui peut être intéressant étant donné que celui-ci ne possédait pas d’ex-libris. 

Je crois que l’on retrouve deux titres qui ont été donnés par Jean-Paul Fontaine dans sa description des titres.

En espérant vous faire rêver un peu…

Bibliothèque Méjanes, à Aix-en-Provence

Commençons par deux exemplaires qui ont appartenu de façon certaine à M. de Sénicourt, puisque le Marquis de Méjanes a marqué à la plume où il les avait achetés et à quel prix.

C’est une pratique assez commune de ce grand collectionneur mais elle n’est pas systématique.

Pour chaque ouvrage, vous trouverez :

- le numéro du lot de la vente de Sénicourt de 1766 avec le prix d'adjudication

- la reliure (dos et plat)

- la page de titre

- éventuellement une note manuscrite sur une page de garde qui éclaire le sujet



Bibliothèque Méjanes C. 5645

Ex-libris manuscrit de Duvivier en bas de la page de titre.






La reliure n’est pas à proprement parlé une reliure archaïsante mais, outre le fait qu’elle ait appartenu à Duvivier, on retrouve des exemplaires du même train de reliures sur des textes de facéties, cette fois-ci avec des fameux écussons datés.

Ici un Rabelais in-8 de 1558 dont la reproduction est issue du catalogue de la librairie Sourget 1998, n° XVII, lot n° 53 (qui n’a pas l’ex-libris manuscrit de Duvivier) :



Le deuxième ouvrage est un grand classique des bibliothèques du XVIIIe siècle, sur une reliure « au feuillage » extrêmement élégante.

La page du catalogue Sénicourt n’est malheureusement pas disponible sur le catalogue en ligne sur HathiTrust ou Internet Archive.

Bibliothèque Méjanes RES. D. 0501

Aucun ex-libris de « grand curieux ».






Puis des exemplaires qui viennent de façon quasi certaine de la bibliothèque de Sénicourt :

Tout d’abord une reliure doublée vraiment exquise avec sur les plats une roulette dite « à la Vieuville ». 



Bibliothèque Méjanes RES. S.177

Aucun ex-libris de « grand curieux ».

On retrouve les « 5 #2 »  inscrits sur une page de garde vraisemblablement par le Marquis de Méjanes :






Puis une reliure « au grand W » :



Bibliothèque Méjanes RES. D. 425

Ex-libris de Leriche sur la page de titre. Notons que l’ex-libris a laissé son empreinte sur la feuille blanche en face, preuve que l’ex-libris a été inscrit rapidement et ce, après l’exécution de la reliure.





Une reliure qui a été frappée de l’écusson  « JUILLET 1696 » dans un premier temps,  puis complétée par un décor « Louis XIII et Anne d’Autriche sans chiffres » (le prix à l’époque fait rêver…) :



Bibliothèque Méjanes RES. D. 0494

Ex-libris de Leriche et Duvivier sur la page de titre. Là encore la marque en face sur la page blanche pour l’ex-libris de Leriche, ce qui signifie que l’exlibris a été inscrit après l’exécution de la reliure.





Une reliure avec un décor « Louis XIII et Anne d’Autriche sans chiffres ».

On remarquera que le corps de la reliure est d’une moindre qualité, ce qui me pousse à penser que les reliures n’ont pas été réalisées systématiquement par le même atelier contrairement à la dorure.



Bibliothèque Méjanes RES. D. 4898

Aucun ex-libris de « grand curieux ».





Une autre reliure « au grand W » : contrairement à ce qui est avancé, sans aucune preuve, ces reliures n’ont rien à voir avec le Duc de Sully ou La Vieuville.



Bibliothèque Méjanes RES. D. 0498

Ex-libris de Leriche toujours avec la décharge.





Et enfin, une reliure banale j’allais dire, mais avec la signature de Duvivier :



Bibliothèque Méjanes G. 2758

Ex-libris de Duvivier.




Bibliothèque Nationale de France

La rareté de l’édition et/ou les codes de libraire font que très certainement, ces deux reliures sont issues également de la bibliothèque de Sénicourt père.

Une première reliure « aux antiquités gauloises » :



BnF RES FOL-O2F-22

Aucun ex-libris de « grand curieux ».





et une seconde reliure avec un décor assez curieux, avec le soleil central symbolisant Louis XIV le Roi Soleil


 

BnF RES J-846

Aucun ex-libris de « grand curieux ».

Le prix d’achat de 36 livres a été mis sous forme de code en haut à gauche de la première page de garde.






Diverses sources

Bien qu’il n’y ait pas d’indication formelle, d’autres reliures viennent peut-être de la même bibliothèque.

Ces titres ne sont pas courants et la couleur du maroquin peut donner une indication favorable.

Un superbe exemplaire, qui provient de façon quasi certaine de la bibliothèque Sénicourt père !

On a tout fait pour faire croire qu’il venait de la bibliothèque de Louis XIV.

Si quelqu’un a une idée de l’ex-libris raturé, il peut me contacter.

Cela ne m’étonnerait pas qu’il s’agisse d’un amateur dont la bibliothèque a été vendue vers 1706.






Bibliothèque Condé, à Chantilly VI-I-003

Aucun ex-libris de « grand curieux ».

Une reliure au décor « Louis XIII et Anne d’Autriche avec chiffres » :



British Library C 7075

Aucun ex-libris de « grand curieux ».





Une reliure avec un décor reprenant les attributs de la famille de Maintenon avec des lions (on a longtemps pensé que ces ouvrages provenaient de la bibliothèque de Madame de Maintenon) :



Musée du Petit Palais, Collection Dutuit 530

Ex-libris de Leriche.

A l’origine c’était une reliure bleue, décolorée en vert avec le temps.





Une reliure au « petit W » :



Vente Gicquello-Binoche du 8 juillet 2020, lot n° 150

Aucun ex-libris de « grand curieux ».





Une autre reliure de la même série au « petit W » :


Vente Abdy 10 juin 1975, avec reproduction

Aucun ex-libris de « grand curieux » à priori.



Une reliure avec l’écusson de « MARS 1696 » :



Vente Drouot du 07 novembre 2014, lot n° 137

Aucun ex-libris de « grand curieux » à priori.



Une autre au décor « Louis XIII et Anne d’Autriche », mais sans chiffres :



Vente Gicquello, « Une bibliothèque Toulousaine », 16/10/2026, lot 82

Aucun ex-libris de « grand curieux » à priori.



Et enfin deux exemplaires dont l’emplacement actuel est inconnu.

Mais si quelqu’un a une piste, l’information serait formidable !



L’exemplaire a figuré dans Quentin-Bauchart comme étant un décor avec les chiffres d’Anne d’Autriche (certaines séries de reliures « archaïsantes » n’ont que les chiffres d’Anne d’Autriche).

Jacques-Charles Brunet (vente 1868, lot n°,275).



Figure au catalogue de la vente Ganay de 1881, lot n°,184.

A priori, avec l’ex-libris de Leriche.

Il y en a très certainement d’autres, dont certaines ne sont pas répertoriées.

Je pense notamment à des titres qui pourraient tout à fait correspondre avec l’esprit de ces trains de reliures :