vendredi 3 septembre 2021

Les Bibliothèques de la famille Chauvelin

 La reproduction des articles est autorisée à condition d'en citer l'origine. 

Moulins-Engilbert, par Caspar Merian (1657)

La famille Chauvelin est originaire de Moulins-Engilbert [Nièvre]. Un de ses membres vint s’installer à Paris vers 1530.


Toussaint Chauvelin, écuyer, seigneur de Frémentel [Frémenteau, Juvisy-sur-Orge, Essonne], avocat au Parlement de Paris, épousa, suivant contrat du 11 février 1538, Geneviève de Brée, dont :

François Chauvelin, avocat au Parlement de Paris en 1562, fut intendant de la reine Marie Stuart, maître des requêtes de la reine Catherine de Médicis, puis son procureur général. Il épousa, suivant contrat du 6 février 1566, Marie Charmolue, fille de feu Jacques Charmolue, avocat, et de Marie Malingre. L’inventaire fait après décès le 19 janvier 1618 indique la prisée de sa bibliothèque par Louis Febvrier et Innocent Guiton, libraires à Paris. Il a fait la branche de Crisenoy [Seine-et-Marne]. 

Chapelle N-D du Carmel, par Victor-Jean Nicolle
Photographie BnF

Il fut inhumé au couvent des Grands-Carmes de la place Maubert [Ve, détruit en 1811]. Le monument funéraire de François Chauvelin et de Marie Charmolue était adossé à la muraille de la chapelle, du côté de la rue des Noyers, dans la deuxième travée :

« Il se composait d’une grande table de marbre noir, encadrée par deux colonnes corinthiennes en marbre du Languedoc, posées sur des consoles et portant un fronton brisé, avec un cartouche au milieu et deux petits enfants aux extrémités. Sur le soubassement étaient sculptés deux écussons accolés, accompagnés de têtes de chérubins et de têtes de morts ailées.

La table de marbre noir portait l’épitaphe suivante, gravée en lettres dorées :

D. O. M. - QUI PRÆTERIS HOC SEPULCHRUM, ADSTA, MORTALIS, ET DE LEGE MORANS, ET NOSCE FRANCISCUM CHAUVELIN, PATRONUM ILLA IN LUCE FORI SPECTATISSIMUM, INDIDEM CONSULTISSIMUM. HIC JACET UNA ET CONJUX, UNICE DILECTA, MARIA CHARMOLUE, PUDENTISSIMA VERO AD SEXI DECUS, AD EXEMPLUM PRUDENTISSIMA. TAM DOLCEIS ANNOS, TAM FIDELEIS ANIMOS MORS SOLA DIVIDERE POSSET, AT CONJUNXIT ; RARISSIMÆ UXORIS FUNUS SED FUNERE SUO MARITUS OPTIMUS PROSECUTUS EST ÆGER ; SIC QUASI ULTIMÆ NECESSITATIS DENUNCIATIONEM ACCEPIT. DIXIT LACRYMANS : JUNGITE AMATO CORPORI AMATUM CORPUS ; ANIMUM ANIMA SEQUETUR. DIXIT ET QUI DIMIDIA TANTUM SUI PARTE VIVERET, NONO DEMUM QUAM SUI DIMIDIUM AMISERAT, DIE V EJUSDEM JANUARII, ANNO CHRISTI INCARNATI M DC XLIX, DEVIXIT. HABES IN VITA QUOD IMITERE, IN MORTE QUOD OPTES, MORTALIS, QUISQUIS ES ; VALE ET BONIS BENE PRECARE ; HOC ENIM CHRISTIANUM EST. DULCIBUS PIISQUE PARENTIBUS DULCES LIBERI POSUERE. »

(Émile Raunier. Épitaphier du vieux Paris. Paris, Imprimerie nationale, 1893, t. II, p. 208-209)

Photographie Bibliothèque Mazarine

Les armes des Chauvelin sont « D’argent, à un chou sauvage à cinq branches de sinople, la tige enroulée d’un serpent d’or, la tête en haut ».

Carte de Cassini

Louis [I] Chauvelin, seigneur de Crisenoy, conseiller du Roi et receveur général des bois au département de l’Ile-de-France, demeurait à Paris, rue Saint-Victor [Ve]. Il fut marié, suivant contrat du 23 janvier 1607, à Anne Robert, fille de Anne Robert, avocat au Parlement, seigneur de Villetaneuse [Seine-Saint-Denis], qui lui apporta la terre de Crisenoy avec toutes ses dépendances.

Louis [II] Chauvelin, seigneur de Crisenoy, conseiller au grand conseil en 1634, procureur du Roi au Châtelet, maître des requêtes en 1643, intendant de l’armée d’Italie, demeurait à Paris, rue Saint-Victor. 


Il épousa, le 13 juin 1641, en l’église Saint-Étienne-du-Mont [V
e], Claude Bonneau, fille de Thomas Bonneau († 1662), seigneur de Valmer [Indre-et-Loire], secrétaire du Roi et fermier général. Il mourut le 8 novembre 1645.

Louis [III] Chauvelin, seigneur de Crisenoy, né à Paris le 29 août 1642, conseiller au Châtelet en 1666, conseiller au Parlement de Paris en 1669, maître des requêtes en 1681, intendant de Franche-Comté en 1673 et de Picardie en 1684, et conseiller d’État en 1704. Il épousa le 11 juin 1682, en l’église Saint-André-des-Arts [VIe], Marguerite Billard, fille de Germain Billard, seigneur de Montataire [Oise], avocat au Parlement.

Plan de Turgot (1739)

Après la mort de Germain Billard en 1695, sa maison de la rue de Richelieu [Ier], sise au coin de la rue Villedo, à l’emplacement du n° 43 actuel, en face de la maison où est mort Molière le 17 février 1673, devint l’hôtel Chauvelin : les deux fils de Louis [III] Chauvelin, Louis [IV] et Germain-Louis, y demeurèrent avec lui. Il y décéda le 31 juillet 1719 et fut inhumé à Saint-Roch. L’hôtel fut alors vendu à Pierre Pougin de Novion. À Crisenoy, il avait fait construire le château, avec un parc embelli de pièces d’eau.

Louis [IV] Chauvelin, seigneur de Crisenoy, né le 24 avril 1683 à Besançon [Doubs, paroisse Saint-Pierre], avocat du Roi au Châtelet en 1703, conseiller au Parlement en 1706, maître des requêtes en 1707, avocat général au Parlement en 1709, commandeur et grand trésorier des ordres du Roi en 1713. Mort à Paris, rue de Richelieu, le 2 août 1715 de la petite vérole [variole]. Il fut enterré au couvent des Grands-Carmes de la place Maubert :


 

« A côté du monument précédent se trouvait appliquée à la muraille une plaque de marbre blanc, en forme de pyramide contournée sur les côtés et cintrée dans le haut et dans le bas, qui était encadrée par une bordure de marbre. Au sommet, la corniche du cintre supportait un cartouche décoré d’un écusson entouré du collier de l’Ordre de Saint-Michel, surmonté d’une couronne de marquis et accompagné de deux lions accroupis. Les deux côtés de la bordure étaient ornés des trophées en bronze figurant les attributs de la Justice et du Commerce. Au milieu de la base, un autre cartouche soutenant une couronne de marquis portait deux écussons accolés ; aux extrémités étaient fixées des têtes de morts avec des ailes de chauves-souris et des draperies flottantes en bronze.

Sur la plaque de marbre, on lisait cette épitaphe :

ICI REPOSENT LES CORPS DE MESSIRE LOUIS CHAUVELIN, CHEVALIER SEIGNEUR DE CRISENOY, CHANDEUIL, GENOUILLY, PERILLY ET AUTRES LIEUX, CONSEILLER DU ROY EN TOUS SES CONSEILS, MAITRE DES REQUETES HONORAIRE DE SON HOTEL, AVOCAT GENERAL DE SA MAJESTÉ AU PARLEMENT, COMMANDEUR ET GRAND PREVOT DE SES ORDRES, DECEDÉ LE II AOUT M DCC XV, DANS LA XXXIIIE ANNÉE DE SON AGE ;

ET DE DAME MADELAINE DE GROUCHI, SON EPOUSE, DECEDÉE LE IV D’OCTOBRE DE LA MEME ANNÉE, AGÉE DE XXIX ANS. - PRIEZ DIEU POUR LE REPOS DE LEURS AMES. »

(Émile Raunier. Épitaphier du vieux Paris. Paris, Imprimerie nationale, 1893, t. II, p. 209)

Il avait épousé, le 4 avril 1705, en l’église Saint-Roch [Ier], Madeleine de Grouchy, fille de Jean-Baptiste-René de Grouchy (1647-1743), secrétaire du Roi, seigneur de Meneuil. La dot de Madeleine de Grouchy avait été de 400.000 livres ; Chauvelin avait reçu 250.000 livres, plus le château de Crisenois et les terres de Genouilly et Chandeuil [Champdeuil, Seine-et-Marne]. Ce mariage ne fut pas heureux, car Chauvelin eut après son mariage une liaison retentissante avec la maréchale d’Estrées, Lucie-Félicité de Noailles (1683-1745), épouse de Victor-Marie comte d’Estrées (1660-1737), maréchal d’Estrées en 1707. Madeleine de Grouchy mourut le 4 octobre 1715, à l’âge de 29 ans, laissant Louis [V] et Françoise-Madeleine, qui épousa Louis-Denis Talon.


 

Louis-Denis Talon est né à Paris, rue de Braque [IIIe], le 2 février 1701, et fut baptisé le même jour en l’église Saint-Nicolas-des-Champs [IIIe]. Il était fils de Omer Talon (1676-1709), troisième du nom, marquis du Tremblay [Tremblay-les-Villages, Eure-et-Loir] et du Boulay [Le Boullay-Thierry, Eure-et-Loir] et colonel du régiment Orléanois Infanterie, et de Marie-Louise Molé (1671-1761), fille de Louis Molé, seigneur de Champlâtreux [Épinay-Champlâtreux, Val-d’Oise], conseiller du Roi et président à mortier au Parlement de Paris.

Louis-Denis Talon fut tour à tour conseiller en 1721, avocat général en 1724 et président à mortier en 1731 au Parlement de Paris. Il mourut le 1er mars 1744 et ne laissa de son mariage, le 6 avril 1724, avec Françoise-Madeleine Chauvelin, qu’une fille, Françoise-Madeleine (1730-1767), qui fut mariée en 1746 à Étienne-François d’Aligre (1727-1798), d’abord président à mortier, et ensuite premier président au Parlement de Paris. La branche directe des Talon s’éteignit avec lui. Françoise-Madeleine Chauvelin mourut le 2 mai 1779 en son hôtel rue de Braque.



D’azur, au chevron accompagné de trois épis sortant chacun d’un croissant, le tout d’or.



Après la mort de Louis-Denis Talon, sa bibliothèque fut vendue, à partir du mardi 29 décembre 1744, dans son hôtel, rue de Grenelle [à l’emplacement de l’hôtel de Galliffet, 73 rue de Grenelle, VIIe] :  Catalogue des livres de feu Monsieur le président Talon (Paris, Ch. J. B. Delespine et Barois, 1744, in-12, [1]-[1 bl.]-232 [i.e. 234]-[2] p., 3.385 + 4 doubles [*] = 3.389 + 203 [1 double et 1 manquant] = 3.592 lots), avec erreurs de pagination et de numérotation des lots, dont Théologie-Écriture sainte [589 lots = 16,39 %], Jurisprudence [1.207 lots = 33,60 %], Belles-Lettres [570 lots = 15,86 %], Histoire-Géographie [803 lots = 22,35 %], Livres obmis [sic] [220 lots = 6,12 %], Manuscrits [203 lots = 5,65 %].

Germain-Louis Chauvelin, par Jean-Baptiste Oudry
Musée du Louvre

 

Germain-Louis Chauvelin, seigneur de Crisenoy, est né et fut ondoyé le 26 mars 1685 en l’église Saint-Michel à Amiens [Somme], et reçut le supplément des cérémonies du baptême dans celle de Montataire le 7 juin 1686, en même temps que sa sœur Marie-Hélène-Marguerite qui était née et avait été ondoyée le 28 avril 1684 en l’église Saint-Michel d’Amiens. Il fut conseiller au grand conseil et grand rapporteur et correcteur des lettres de chancellerie en 1706, maître des requêtes en 1711, avocat général du Parlement de Paris en 1715, au lieu de son frère aîné, président à mortier en 1718, garde des sceaux et secrétaire d’État des Affaires étrangères de 1727 à 1737, secrétaire commandeur des ordres du Roi en 1736. 

Jeton aux armes de Germain-Louis Chauvelin (1733)

Tapisserie des Gobelins aux armes de Germain-Louis Chauvelin (1730)


En 1727, il fut candidat à l’Académie française au fauteuil de Louis de Sacy, contre Montesquieu. Il nomma successivement à la direction de la Librairie, son neveu Louis [V] Chauvelin en 1727, son cousin Jacques-Bernard Chauvelin en 1729 et Louis-Antoine Rouillé en 1732 [le directeur de la Librairie, ou plus exactement « inspecteur général de la Librairie », transmet les avis des censeurs au chancelier et les décisions définitives au lieutenant général pour exécution]. S’étant attiré la jalousie du cardinal de Fleury, principal ministre de Louis XV, il fut disgracié en 1737 et fut conduit à Grosbois [Boissy-Saint-Léger, Val-de-Marne], puis à Bourges [Cher] ; une seconde disgrâce en 1743 l’exile à Issoire [Puy-de-Dôme], puis à Riom [Puy-de-Dôme]. Il put rentrer à Paris en avril 1746 et n’intervint plus dans la vie politique jusq’à sa mort le 1er avril 1762. Il fut enterré à Boissy-Saint-Léger. Grosbois fut revendu en 1762 à François-Marie Peyrenc de Moras (1718-1771).

Il avait dû abandonner l’hôtel de la rue de Richelieu en 1719 pour vivre successivement rue des Saints-Pères, rue de l’Université et rue de Varenne [VIIe]. En 1729, il avait reçu les seigneuries de Venisy, Turny, Linant et Boulant, dans le département de l’Yonne, données entre vifs par la comtesse de Chemerault



En 1731, il avait acheté le château de Grosbois à Samuel-Jacques Bernard (1686-1753) pour 400.000 livres, érigé en marquisat en 1734, et, cette dernière année, il avait acheté la seigneurie de Brie-Comte-Robert [Seine-et-Marne] pour plus de 200.000 livres.

Il avait épousé, suivant contrat du 12 janvier 1718, Anne Cahouet, fille de Claude Cahouet (1668-1738), de Beauvais [Oise], premier président du bureau des finances d’Orléans, dont il eut : 

Portrait présumé de Claude-Louis Chauvelin


Claude-Louis, marquis de Grosbois, né à Paris le 24 décembre 1718, pourvu en 1734 du gouvernement de Brie-Comte-Robert, mort sans enfant, de ses blessures reçues dans un combat singulier, le 23 novembre 1750 ; Anne-Espérance, née à Paris le 8 décembre 1725, mariée en 1747 à Édouard-Henri Colbert, marquis de Maulévrier, mort sans enfant en 1748, puis en 1763 à Louis des Acres de l’Aigle ; Anne-Madeleine, née à Paris le 19 novembre 1727, mariée à Louis-Michel Chamillart ; Anne-Sabine-Rosalie, née à Paris le 25 janvier 1732, mariée à Jean-François de La Rochefoucauld-Surgères. Anne Cahouet mourut à Grosbois le 10 août 1758.

On peut s’étonner de ne pas trouver de document iconographique sur le ministre. 



Longtemps considéré comme un portrait de Germain-Louis Chauvelin [on ne parlera pas de la ridicule attribution par un expert à celui de Jean Racine], le portrait fait par Hyacinthe Rigaud en 1727 et conservé au Musée des Beaux-Arts de Toulouse est considéré aujourd’hui comme celui de Michel-Robert Le Peletier des Forts (1675-1740).


 

Ses tableaux, estampes et cartes furent vendus à partir du lundi 21 juin 1762, en son hôtel, rue de Varenne, faubourg Saint-Germain, près la rue Hillerin-Bertin [parie de la rue de Bellechasse, VIIe] : Catalogue des Tableaux, Estampes en livres & en feuilles, Cartes manuscrites & gravées, montées à gorges & rouleaux, du Cabinet de feu Messire Germain-Louis Chauvelin, Ministre d’Etat, Commandeur des Ordres du Roi, & Ancien Garde des Sceaux (Paris, Lottin l’Aîné et Musier le fils, 1762, in-8, 15-[1 bl.] p., 81 + 2 doubles [*] = 83 lots), dont Tableaux [43 lots], Estampes [31 lots], Cartes manuscrites [2 lots], Cartes imprimées et estampes [7 lots]. On y remarque deux Watteau, deux pendants de J. Fr. de Troy et de beaux exemplaires de recueils d’estampes.



 

Sa bibliothèque fut dispersée du jeudi 1er au mercredi 28 juillet 1762, en 24 vacations, en son hôtel, rue de Varenne, faubourg Saint-Germain, près la rue Hillerin-Bertin : Catalogue des livres de la bibliothèque de feu Messire Germain-Louis Chauvelin, Ministre d’Etat, Commandeur des Ordres du Roi, et Ancien Garde des Sceaux de France (Paris, Lottin Aîné et Musier fils, 1762, in-8, xij-128-36-100-[3]-43 [chiffrées 280-320, avec erreurs de pagination] p., 2.777 – 33 manquants + 121 doubles [*] = 2.865 lots), dont Théologie [586 lots = 20,45 %], Jurisprudence [564 lots = 19,68 %], Sciences et Arts [388 lots = 13,54 %], Belles-Lettres [421 lots = 14,69 %], Histoire [906 lots = 31,62 %], avec une « Table alphabétique des auteurs » (p. 281-319).    

L’avertissement contenu dans ce catalogue est très rare, car il aurait été retiré, sur l’ordre de la famille, aux catalogues distribués dans le public, à cause « des éloges et des platitudes de toute espèce » insérés par l’imprimeur Augustin-Martin Lottin (1726-1793), dit « l’Aîné », libraire et imprimeur du duc de Berry, rue Saint-Jacques, près de Saint-Yves, à l’enseigne du Coq.

1.223. Description des plantes des environs de Paris, par Matthieu Fabregou. 
Paris, Lambert, 1734, 2 vol. in-12, m. r., fil.



2.168. Histoire critique de l'établissement de la monarchie françoise dans les Gaules, par Jean-Baptiste du Bos. Paris, Osmont, 1734, 3 vol. in-4, v.

Louis [V] Chauvelin, seigneur de Crisenoy, né à Paris le 23 janvier 1706, avocat du Roi au Châtelet en 1725, conseiller au Parlement en 1728, avocat général en 1729, président à mortier en 1736. Mourut, pendant l’exil du Parlement, à Soissons [Aisne], le 29 avril 1754, dernier de sa branche, sans enfant de son mariage, le 25 novembre 1729, avec Marie-Renée Jacomel, fille d’Antoine Jacomel, seigneur d’Athis [hameau de Jaulnes, Seine-et-Marne] et de Bienassise [Belle-Assise, hameau de Jossigny, Seine-et-Marne], capitaine de grenadiers au régiment de Stoppa. Marie-Renée Jacomel mourut rue de l’Université, le 3 mars 1772, âgée de 64 ans.

A la mort de Louis Chauvelin, la seigneurie de Crisenoy échut à sa sœur et seule héritière, Françoise-Madeleine, veuve de Louis-Denis Talon, qui la vendit le 8 août 1754 à Étienne Gigault, secrétaire du Roi, contrôleur général de l’audience de la grande chancellerie.




La bibliothèque de Louis Chauvelin fut vendue en son hôtel de la rue de l’Université : Catalogue des livres de feu Monsieur le président Chauvelin (Paris, Damonneville, 1754, in-8, [1]-[1 bl.]-[4]-208 p., 2.783 + 3 doubles [*] + 1 triple [**] = 2.787 lots), dont Théologie [256 lots = 9,18 %], Jurisprudence [1.171 lots = 42,01 %], Sciences et Arts [234 lots = 8,39 %], Belles-Lettres [234 lots = 8,39 %], Histoire [892 lots = 32 %].

Anciens communs du château de Crisenoy

La terre de Crisenoy fut achetée en 1878 par Alfred Sommier (1835-1908), propriétaire du domaine de Vaux-le-Vicomte (Maincy, Seine-et-Marne), qui conserva les communs et vendit le château en 1880 pour être démoli. 

Devenu veuf, Toussaint Chauvelin épousa en deuxièmes noces, suivant contrat du 17 février 1550, Marie Malingre, veuve en premières noces de Jacques Charmolue, dont :

Jacques Chauvelin fut trésorier général de la Marine en 1598, flotte du Ponant, puis trésorier des écuries du Roi. Il épousa Cécile Boyer, fille d’un secrétaire du Roi, le 8 mai 1584, en l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet [Ve]. Il est décédé à Paris le 25 février 1609. Il a fait la branche de Luzeret [Indre].

Louis Chauvelin, seigneur du Colombier [fief à Santeny, Val-de-Marne], marié le 24 janvier 1656 en l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, avec Françoise Lucquin, est décédé à Paris le 26 mai 1683.

Bernard Chauvelin, seigneur de Beauséjour [hameau de Berthegon, Vienne], né à Paris le 19 janvier 1673, maître des requêtes en 1703, intendant à Tours en 1711, à Bordeaux en 1717, puis à Amiens, conseiller d’État en 1723, décéda à Paris, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie [IVe], le 16 octobre 1755. Le 27 janvier 1701, en l’église Saint-Eustache [Ier], il avait épousé Catherine Martin, fille de Louis Martin, seigneur d’Auzielle [Haute-Garonne], secrétaire du Roi.

 

Jacques-Bernard Chauvelin, seigneur de Beauséjour, né à Paris le 8 décembre 1701, fut avocat du Roi au Châtelet en 1722, conseiller au Parlement en 1725, maître des requêtes en 1728, intendant d’Amiens en 1731, conseiller d’État en 1751, intendant des finances en 1753. 

Hôtel de Comans d'Astry, quai de Béthune

Il fut marié en l’église Saint-Eustache, le 16 février 1729, avec Marie Oursin, qui décéda le 5 avril 1781, en son hôtel de Meslay, quai Dauphin [hôtel de Comans d’Astry, 18 quai de Béthune, IVe], sur l’Île Saint-Louis. Jacques-Bernard Chauvelin mourut à Paris le 10 mars 1767.



Après sa mort, la famille se partagea les plus importantes parties de sa bibliothèque et céda le reste au libraire Prault : Catalogue des livres restant de la bibliothèque de Jacques-Bernard Chauvelin, ancien maître des requêtes, conseiller d’Etat et intendant des finances (Paris, Prault, 1767, in-8, 72 p., 550 lots).

Abbé Chauvelin
Photographie British Museum

Henri-Philippe Chauvelin, né le 18 avril 1714 à Paris, fut chanoine de l’Église de Paris en 1732, abbé de Montieramey [Aube] en 1734, conseiller au Parlement en 1738. Célèbre pour son opposition aux Jésuites, il contribua au bannissement de cet ordre. Attaqué d’une hydropisie de poitrine [hydrothorax], il mourut à Paris, rue de Condé [VIe], dans les bras de ses médecins en plaisantant sur leur art, le 14 janvier 1770.

Jean-Baptiste de La Fosse (1721-1806), graveur au burin, a représenté l’abbé Chauvelin d’après Carmontelle : assis sur un banc près d’une fenêtre, il tient en main les Constitutiones Societatis Jesu, avec cette légende « Non sibi sed patriæ natus » [ non pour soi, mais pour la patrie]. Le 8 mai 1753, il fut enfermé au Mont-Saint-Michel, puis, à cause de sa santé, transféré au château de Caen. 



Revenu dans son diocèse après l’expulsion des Jésuites, il mourut, léguant une partie de ses livres à l’église de Notre-Dame où il fut inhumé : Catalogue des livres de la bibliothèque de M. l’Abbé Chauvelin, conseiller au Parlement (Paris, Prault fils aîné, 1770, in-8, 88 p., 1.348 lots).

Claude-François Chauvelin, dit aussi « Bernard-Louis Chauvelin », marquis de Chauvelin, né le 1er mars 1716 à Paris, lieutenant général des armées du Roi en 1749, ambassadeur à Gênes en 1751 et à Turin en 1753, maître de la garde-robe du Roi, admis aux honneurs de la cour en 1765, vaincu par Pascal Paoli à la bataille de Borgo [Corse] le 9 octobre 1768. Décédé le 24 novembre 1773 à Versailles [Yvelines], il fut inhumé en l’église Notre-Dame. 

Agnès-Thérèse Mazade, par Jean-Baptiste Greuze (1765)

Il avait épousé, le 5 avril 1758, Agnès-Thérèse Mazade, fille de Henri-Guillaume Mazade d’Argeville, conseiller du Roi et commissaire aux requêtes du palais.



Si la chronique est vraie, sa bibliothèque aurait été acquise par un riche amateur étranger :

« Le marquis de Chauvelin se forma une riche collection de livres, de tableaux, d’estampes et autres objets d’art et de curiosité. Sa bibliothèque contenait un grand nombre de sujets rares et singuliers, et des reliures provenant de Clovis Ève, de Le Gascon, de Du Seuil et de Padeloup. A sa mort, arrivée le 24 novembre 1773, tout fut vendu, et avec une telle précipitation que l’on ne prit pas même le soin de faire un catalogue. C’est au point que sa marque est souvent confondue avec celle des précédents. »

(Joannis Guigard. Nouvel armorial du Bibliophile. Paris, Emile Rondeau, 1890, t. II, p. 133)

Ami de Voltaire, sa maison était le rendez-vous des artistes, des gens de lettres et des savants. Dans une de ces réunions, sept femmes se trouvèrent ensemble : Mesdames de Mirepoix, de Surgères, de Courteilles, de Maulevrier, de Cicé, d’Agénois et de Chauvelin. A leur demande d’improviser en vers, il répondit : « Si vous étiez trois, je vous comparerais aux Grâces ; si vous étiez neuf, je vous comparerais au Muses ; mais, hélas ! vous êtes sept, je ne puis donc que vous comparer aux sept péchés capitaux ».

Le 24 novembre 1773, Louis XV l’invita à souper chez la Du Barry. Quoique déjà indisposé, il commença un whist avec le Roi, se mit à table, mangea deux pommes cuites seulement et revint au jeu. La partie finie, il s’adossa à la chaise de Madame de Mirepoix qui jouait à une autre table. Le Roi, le voyant pâlir, lui demanda s’il ne serait pas incommodé, et à l’instant Chauvelin tomba raide mort.

Bernard-François Chauvelin

Bernard-François Chauvelin, marquis de Chauvelin, est né le 29 novembre 1766 à Paris. Maître de la garde-robe du Roi, ambassadeur à Londres en 1792, membre du Tribunat en 1799, préfet du département de la Lys [Belgique] et officier de la Légion d’honneur en 1804, baron de l’Empire et conseiller d’État en 1811, député de la Côte-d’Or en 1817, il décéda le 8 avril 1832 à Paris, sans laisser postérité de son alliance, le 6 février 1792 à Paris, avec Herminie-Félicianne-Joséphine Tavernier de Boullongne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dimanche 22 août 2021

L’Athéisme et les Livres : les deux grandes passions de Jacques-André Naigeon (1735-1810)

 La reproduction des articles est autorisée à condition d'en citer l'origine. 


D’une famille originaire de La Bussière-sur-Ouche [Côte-d’Or], où son grand-père était chirurgien, Jacques-André Naigeon est né le 15 juillet 1735 à Paris, cul-de-sac du Coq [rue de Marengo à partir de 1854, I
er]. Ses parents, Claude Naigeon, garde-magasin du Roi au vieux Louvre, et Louise-Françoise Michelin, fille d’un marchand de Troyes [Aube], avaient signé leur contrat de mariage le 7 mai 1730 ; en 1765, ils habitaient « rue Champfleury [Ier, rue de la Bibliothèque à partir de 1801, disparue à l’ouverture de la rue de Rivoli en 1855], chez le menuisier du Roi, au premier ».

Plan de Paris, dit "de Turgot" (1739)

La date de naissance de Jacques-André Naigeon est connue depuis près de deux siècles, mais les historiens ne lisent pas plus les publications de la Société de l’Histoire de France (Annuaire historique pour l’année 1839. Paris, Jules Renouard et CIE, 1838, p. 23 et 51), que les archives de l’état civil.

Après Sylvain Maréchal qui s’était contenté de signaler que Naigeon était « né à Paris, en 1739 » (Dictionnaire des athées anciens et modernes. Paris, Grabit, An VIII, p. 299), après Alexandre Choron et François Fayolle qui avaient noté que Naigeon était « né à Paris en 1737, mort en 1810 » (Dictionnaire historique des musiciens. Paris, Valade, novembre 1811, t. II, p. 81), après Gabriel Peignot qui avait prétendu que Naigeon était « né à Beaune en Bourgogne, en 1738, où il m. en 1810 » (Dictionnaire historique et bibliographique. Paris, Haut-Cœur et Gayet, 1822, t. III, p. 3), après la huitième édition augmentée du Dictionnaire historique, par François-Xavier de Feller, qui avait affirmé que Naigeon « naquit le 15 juillet 1738 à Dijon, (d’autres disent, mais à tort, à Paris) d’un riche marchand de moutarde » (Lille, L. Lefort, 1833, t. IX, p. 390) et après la Nouvelle biographie générale, publiée sous la direction du Docteur Hoefer, qui avait hésité sur le lieu de naissance de Naigeon qui « naquit en 1738, à Paris ou à Dijon, et mourut à Paris, le 28 février 1810 » (Paris, Firmin Didot Frères, Fils et CIE, 1863, t. XXXVII, col. 133), Emmanuel Boussuge et Françoise Launay redécouvrirent enfin la vérité (« Du nouveau sur Jacques-André Naigeon (1735-1810) et sur ses livres et manuscrits », dans Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 2018, n° 53, p. 145-192).

Naigeon commença par être dessinateur, sculpteur et peintre :

« Vous savez que Naigeon a dessiné plusieurs années à l’académie, modelé chez Le Moine, peint chez Vanloo, et passé, comme Socrate, de l’atelier des beaux-arts dans l’école de la philosophie. » (« Le Salon de 1767, à mon ami M. Grimm ». In Œuvres de Denis Diderot. Paris, Desray et Deterville, An VI-1798, t. XIV, p. 138)

La lecture chez Diderot, par Louis Monzies, d'après Ernest Meissonier (1888)

Il se lia avec Denis Diderot (1713-1784), dont il devint le disciple, l’admirateur et l’imitateur :

« M. N**. est un homme assez singulier. Il a de l’érudition et il en fait métier ; mais il a dans ce siècle les ridicules des savans en us, dont Molière s’est si bien moqué. Il est le singe de Diderot, dont il répète sans cesse la conversation, comme il copie son ton et ses manières. Il joint d’ailleurs à la gravité d’un savant la coîffure d’un petit-maître, et les précautions d’une mauvaise santé, avec l’air de la force. C’est ce qui a donné lieu au couplet suivant qui est assez plaisant.

 

Je suis savant, je m’en pique,

Et tout le monde le sait.

Je vis de métaphysique,

De légumes et de lait.

J’ai reçu de la nature

Une figure à bonbon ;

Ajoutez-y ma frisure,

Et je suis monsieur N**.

 

Cela n’empêche pas que ce ne soit un bibliographe instruit, et qu’il n’ait mis des articles dans l’encyclopédie, entr’autres l’article Unitaires [Encyclopédie. Neufchastel, Samuel Faulche et Compagnie, t. XVII, p. 387], qui prouvent des connaissances. »

(Jean-François La Harpe. Correspondance littéraire. Paris, Migneret et Dupont, An IX-1801, t. II, Lettre LXXXVI, p. 235-236)

Le baron d'Holbach, par Alexander Roslin (1785)

Introduit par Diderot auprès du baron d’Holbach (1723-1789), Naigeon devint un des collaborateurs les plus actifs de ce dernier, revoyant ses manuscrits, se chargeant de les faire copier par son frère cadet, Charles-Claude Naigeon (1737-1816), et de les faire imprimer et distribuer, sans que le baron eût à s’en occuper et souvent même à le savoir :

« J’étais alors contrôleur des vivres à Sedan. Comme j’avais la permission d’aller tous les ans passer six mois, soit l’été, soit l’hiver, à Paris, où je suis né et où demeurait toute ma famille, lorsque j’y étais, je copiais les manuscrits qui étaient ou achevés ou en train ; quand je n’y étais pas, mon frère me les faisait passer à Sedan par la poste, au moyen de son ami Bron, qui était taxateur et en même temps inspecteur général du bureau du départ.

Mon emploi ne me donnait rien à faire : étant né travailleur, aimant et cultivant aussi, en raison de mon intelligence, les belles-lettres et la philosophie, attachant un prix infini à la confiance de mon frère, et extrêmement curieux de lire, de copier ces sortes d’ouvrages, j’y travaillais avec un zèle et une exactitude incroyables. Quand j’avais le manuscrit entier, j’en faisais un paquet couvert en double toile cirée ; je l’adressais à Liège, à madame Loncin, correspondante de Marc-Michel Rey, auquel elle le faisait passer : quand le manuscrit n’était pas complet, ou que mon frère le croyait susceptible d’être relu et corrigé encore par lui, je lui faisais passer et minute et copie sous le couvert de l’intendant général des postes ou d’un administrateur, pour le remettre à Bron, et celui-ci à mon frère, qui réunissait tout le manuscrit corrigé, et l’envoyait à madame Loncin, ou à Rey même, par la diligence ou par des voyageurs. »

(Barbier. Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes. Paris, Barrois l’Aîné, 1822, 2e édition, t. I, p. xxxiij-xxxiv)

Naigeon altérait tous les ouvrages dont il se faisait le traducteur, le compilateur ou l’éditeur : selon l’expression de son frère, il les « athéisait ». 

Naigeon fut également auteur et éditeur pour lui-même : 

Photographie BnF

Les Chinois, comédie en un acte (Paris, Veuve Delormel et Fils, et Prault Fils, 1756, in-8) ; 



Éloge de La Fontaine (Bouillon, Société typographique, 1775, in-8) ; 



Discours préliminaire pour servir d’introduction à la morale de Séneque. Par M. N. [t. III] ; 



Morale de Séneque, extraite de ses œuvres par M. N. [t. IV et V] ; 

Photographie Dacart Livres rares & manuscrits (Brossard, QC, Canada)


Manuel d’Epictete, traduit par M. N. [t. VII], dans la Collection des moralistes anciens (Paris, Didot l’Aîné et De Bure l’Aîné, 1782, in-18) ; 

Photographie BnF


Notice sur la vie et les ouvrages de Racine, dans les Œuvres de Jean Racine (Paris, Franç. Ambr. Didot l’Aîné, 1783, 3 vol. in-4, in-8 et in-18, t. I) ; 



Adresse à l’Assemblée nationale sur la liberté des opinions (Paris, Volland, 1790, in-8) ; 



Encyclopédie méthodique. Philosophie ancienne et moderne (Paris, Panckoucke et H. Agasse, 1791-An II, 3 vol. in-4) ; 



Notice sur la vie de La Fontaine (Paris, Ant. Aug. Renouard, 1795, in-8) ; 



Œuvres de Denis Diderot (Paris, Desray et Deterville, An VI-1798, 15 vol. in-8) ; 



Théâtre de Voltaire (Paris, Pierre Didot l’Aîné et Firmin Didot, An IX-1801, 12 vol. in-12) ; 



Essais de Michel seigneur de Montaigne (Paris, Pierre Didot l’Aîné et Firmin Didot, An X-1802, 4 vol. in-12) ; 



Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Diderot (Paris, J. L. J. Brière, 1821, in-8, posthume).   

Naigeon, par Carmontelle (1782)

En 1795, Naigeon devint membre résidant à Paris de l’Institut national des sciences et des arts, section de morale de la seconde classe [sciences morales et politiques] : il habitait alors « cul-de-sac Thomas-du-Louvre [cul-de-sac Saint-Thomas-du-Louvre, Ier], n° 304 ». Il habita ensuite successivement : « rue de l’Université [VIIe], n° 373, la première porte après le corps-de-garde » [An VI] ; « rue de l’Oratoire [Ier] » [An VIII] ; « rue de l’Oratoire, n°. 4 » [1806] ; « rue de l’Université, n°. 48 » [1807] ; « rue du Bacq [rue du Bac, VIIe], n°. 86 » [1809].



« Bourru, de difficile humeur, de manières peu agréables, sans grands avantages extérieurs, quoiqu’il ne négligeât rien de ceux qu’il pouvait avoir, toujours fort préoccupé, préoccupé jusqu’à la manie de ses pensées d’athéisme, […] il devait peu plaire aux femmes et il les recherchait peu. Il ne se maria pas, il aimait ailleurs, il aimait ses livres, sa plus grande passion, après celle de l’athéisme. »

(Ph. Damiron. Mémoires pour servir à l’histoire de la philosophie au XVIIIe siècle. Paris, Ladrange, 1838, t. II, p. 407)

« Les Anglois ont eu plus que les François, et même plus que les Hollandois, l’usage de tirer quelques grands papiers de leurs éditions grecques et latines, in-8., des anciens auteurs. […]

Quelques amateurs françois ont recherché avec empressement ces exemplaires en grand papier des éditions d’Oxford, Cambridge, Londres, etc. ; et cependant avec beaucoup de temps et de dépenses, ils n’ont pu former que des collections très secondaires. MM. Gouttatd, D’Hangard, et plus récemment M. Caillard, avoient rassemblé un certain nombre de ces rares volumes ; mais le plus obstiné à poursuivre cette collection, et surtout à en choisir les plus beaux exemplaires, fut sans contredit Naigeon. On sait que toute sa vie il fut passionné pour les beaux livres, et qu’il avoit rassemblé une bibliothèque de classiques grecs et latins, non pas la plus nombreuse, mais la plus éminemment belle de toutes celles que des particuliers ayent formées en France dans ces derniers temps. Il poussoit, à cet égard, sa manie à un point vraiment excessif. On raconte de lui des traits qui suffiroient pour immoler au ridicule l’homme que, sous tous autres rapports, on considéreroit le plus. Une ligne de marge, un maroquin un peu plus brillant le faisoient pâlir et pâmer d’aise quand le livre lui appartenoit, de chagrin et de mécontentement quand un autre étoit l’heureux possesseur. Chez lui, nul n’avoit le droit d’ouvrir un livre. Morose et peu accessible, si parfois il vous faisoit la grâce de vous montrer ses raretés littéraires, il tiroit les volumes de leur place, les ouvroit lui-même, vous faisoit considérer leurs belles marges, l’élégance de leur reliure, la manière dont ils étoient battus. Si vous vouliez prendre le livre pour le mieux considérer, ou plutôt si par courtoisie vous vouliez joindre quelques témoignages d’admiration à l’enthousiasme de la sienne, il étoit rare qu’il vous donnât la faculté de palper ces précieux joyaux, tant il craignoit qu’on ne brisât le dos de quelque volume. Il faut cependant ajouter que cet homme, si maniaque pour les belles reliures, n’étoit personnellement pas leur esclave ; il se servoit et beaucoup de tous ses livres ; et l’in-folio en grand papier, habillé du plus beau maroquin, étoit étalé et ouvert sur son bureau, comme le livre le plus indifférent. »

(Catalogue de la bibliothèque d’un amateur. Paris, Antoine-Augustin Renouard, 1819, t. I, p. 53-54)

Mérard de Saint-Just (1742-1812) se moqua de ses travers de bibliomane (Mélange de vers et de prose. Hambourg, Malpigi, 1799, p. 71) :

 

« Naigeon, si renommé pour sa bibliothèque,

Dont, le pied à la main, on sait qu’il fit l’achat. »

 

Il ajouta en note : « Tout le monde sait que Naigeon n’arrive jamais chez un libraire et dans une vente publique que son pied à la main. S’il manque à l’exemplaire qu’il désire acheter un cinquantième de ligne à la marge d’en haut, ou d’en bas, ou de côté, il le rejette comme indigne d’entrer dans sa bibliothèque. »

Afin de parvenir à avoir des exemplaires parfaits, Naigeon les rechercha avec obstination et en changea plusieurs fois, particulièrement à l’aide de deux ventes.

La première eut lieu dès 1770 : Catalogue des livres de M. N.*** [Naigeon], distribué par ordre alphabétique des noms d’auteurs [par Gibert l’Aîné] (Paris, Didot Aîné, 1770, in-12, 20 ex.). Comme en témoigne cette lettre du 4 décembre 1782 à Dincourt d’Hangard (1743-1811), Naigeon s’employa ensuite à recouvrer quelques livres d’affection, au nombre desquels se trouvait un exemplaire relié par Derome du Bayle de 1740 :

« Je compte toujours, Monsieur, sur la promesse que vous m’avez faite de me donner, à la nouvelle année, un sac de 1.200 livres. Cela vous liquidera toujours d’autant, et moi, cela me fera arranger mes petites affaires et me donnera le temps d’attendre la recette de mon petit revenu que je ne touche que tous les ans au quinze de may. Quelque important qu’il soit pour moi, vu ma position, d’avoir ces 1.200 livres vers la nouvelle année, ce n’est pourtant pas là, Monsieur, l’objet de ma lettre, car, comme vous m’avez promis formellement de me faire ce payement, j’y comptois, et ne vous aurois pas importuné d’une lettre pour une affaire que je regardois comme arrangée entre nous. Mais l’objet de ma missive est de vous prier de me céder au même prix le Bayle de 1740. J’ai à tout moment besoin de ce livre. Ce ne peut être pour vous un sacrifice, puisqu’on trouve en feuilles ce livre tant qu’on veut, et que, ne travaillant pas dessus comme moi, vous pouvez vous donner le loisir de le faire relier de même par Derome ; il sera même plus frais que le mien, dont je me suis uniquement servi pendant huit ans. Considérez, Monsieur, que la vie est un commerce réciproque de services rendus et reçus. Si ce livre étoit un ouvrage un peu rare, ou même difficile à trouver, je ne serois pas assez indiscret pour vous prier de me le céder, vous ayant vendu une fois ma bibliothèque. Pour moi qui travaille et qui ai besoin trois ou quatre fois par jour de ce livre, jugez si j’ai comme vous le temps d’attendre que Derome ou Chamon me relie cet ouvrage. Tout ce qui a pu vous faire plaisir et qui a dépendu de moi, je l’ai fait ; je vous ai prévenu et j’ai devancé vos désirs en vous promettant mes trois volumes de Sévigné sans cartons ; je vous les ai donnés avec plaisir pour un exemplaire cartonné. Je serai encore dans le cas de vous obliger de la même manière, et il me semble que ma conduite avec vous mérite de votre part quelque égard. J’ai même été plus loin : je vous ai offert de vous donner en troc, et comme un bon à compte, le Montesquieu, gr. p., relié magnifiquement par Baumgarten [le plus célèbre des relieurs anglais] : c’est le plus grand sacrifice que je puisse faire en ce moment, car j’aime ce livre comme mes yeux, et d’autant plus que le relieur est mort et n’en fera plus. Enfin, Monsieur, voilà le plaisir que je vous demande. Si vous me refusez, je ne vous cache pas que j’en serai profondément blessé, car je verrai alors que vous vous souciez fort peu de me faire de la peine. Encore un coup, je ne vous demande rien qui puisse être pour vous un sacrifice, et moi j’en ai fait un grand en vous offrant mon Montesquieu, qui est le livre le mieux relié que vous ayez dans toute votre bibliothèque. » [sic]

(Robert Luzarche. « Une lettre inédite de Naigeon. » Dans Le Chasseur bibliographe. Paris, François, 1863, novembre, n° 11, p. 7-10)

Lors de la seconde, qui eut lieu en 1785, Naigeon céda à Dincourt d’Hangard les plus beaux livres de sa bibliothèque, qui furent revendus par leur acquéreur quatre ans plus tard, à partir du lundi 9 mars 1789, en l’une des salles de l’hôtel Bullion : Catalogue des livres choisis et bien conditionnés du cabinet de M *** [Dincourt d’Hangard] (Paris, Née de La Rochelle et Belin Junior, 1789, in-8, ix-11 [chiffrées 10-20]-270-[2] p., 2.499 lots) ; cette vente rapporta 75.000 francs.

Firmin Didot, par Charles-Alexandre Debacq (1823)

Le 2 juin 1808, les infirmités de la vieillesse et le besoin d’argent forcèrent Naigeon à vendre sa riche bibliothèque à Firmin Didot (1764-1836), pour la somme de 83.841 francs et 47 centimes. Celui-ci fit alors une réforme dans sa propre bibliothèque : il choisit les plus beaux exemplaires de Naigeon, et vendit les doubles et quelques livres de sa collection. La vente, dont le produit s’éleva à environ 40.000 francs, eut lieu en l’une des salles de Silvestre, 30 rue des Bons-Enfants, du lundi 12 au vendredi 30 décembre 1808, en 15 vacations : Catalogue des livres rares, précieux, et très-bien conditionnés, provenant du cabinet de M. F. D. [Firmin Didot] (Paris, De Bure Père et Fils, 1808, in-8, [1]-[1 bl.]-vj-124-[2] p., 1.235 lots).

Depuis 1808, Naigeon habitait 86 rue du Bac, dans l’appartement de sa sœur Catherine-Françoise (1734-1820), qui avait épousé l’architecte Jean-Baptiste Dufour (° 1725), le 23 janvier 1751, en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. Naigeon recommença sa collection de livres comme il put et mourut le 28 février 1810. Ses funérailles eurent lieu le 2 mars 1810. On ignore le lieu de sa sépulture.

Photographie Jonathan A. Hill

La vente de ses estampes eut lieu à partir du 23 mars 1810, à son domicile : Catalogue d’une collection d’estampes rares et précieuses, composant le cabinet de M. Naigeon, Membre de l’Institut et Chevalier de l’Empire (Paris, Bénard et Narjot, 1810, in-8, 12 p., 54 lots).

« VENTE après le décès de M. Naigeon, membre de l’Institut, chevalier de l’Empire, rue du Bacq, n.° 86, à côté du ministère des relations extérieures, le vendredi 23 mars 1810, dix heures du matin, & jours suivans, consistant en belles Gravures & Estampes des meilleurs maîtres, tels que Marc Antoine, Edelinck & Nanteuil, superbes Meubles de salon & Corps de Bibliothèques en acajou plein, très-belles Tables d’acajou & Guéridons avec dessus de marbre précieux, tels que porphyre, granit & vert antique ; belles Chaises en bois d’amaranthe, couvertes de velours noir, & autres d’acajou ; Secrétaire en bois d’acajou roncé, Chiffoniers, Forté-Piano, Couchette d’acajou ; belles Pendules, du nom de Ferdinand Berthoud, dont une astronomique, ayant servi à M. de Courtanveaux pour essayer divers instrumens de longitude, avec sa boëte d’acajou ; belles Glaces, très-beaux Bronzes & Bustes avec colonnes de marbre granit ; 64 Médailles rares, tant en argent que bronzes ; superbes Porcelaines de Saxe, Japon & Sèvres, Verres, Bocaux & Déjeûner en cristal de roche ; beaux Matelats, Traversins, Couvertures d’édredon, Garderobe d’homme, Habit de costume de membre de l’Institut, très-beaux Rideaux en soie & mousseline ; & autres Effets.

L’exposition publique desdits Effets aura lieu même rue du Bacq, n.° 86, les mercredi & jeudi 21 & 22 mars, depuis 11 heures du matin jusqu’à 3.

Le Catalogue des Gravures & Estampes se distribue chez M.e Narjot, commissaire-priseur, rue de Lulli, n.° 3, au coin de celle de Louvois, près l’Opéra ; et M. Benard, marchand d’estampes, rue Froidmanteau, n.° 12.

Celui des Livres rédigé par M. Debure, libraire de la Bibliothèque impériale, sera annoncé par une affiche particulière. »

(Journal de Paris, 18 mars 1810)


La vente de sa bibliothèque se déroula aussi en l’appartement du 86 rue du Bac, du mercredi 25 avril au mercredi 2 mai 1810, en 7 vacations : Catalogue des livres très-bien conditionnés, du cabinet de feu M. J. A. Naigeon, Membre de l’Institut de France, et chevalier de l’Empire (Paris, De Bure Père et Fils, 1810, in-8, IV-70-[2] p., 610 + 1 double [bis] = 611 lots), dont Théologie [20 lots = 3,27 %], Jurisprudence [6 lots = 0,98 %], Sciences et Arts [182 lots = 29,78 %], Belles-Lettres [197 lots = 32,24 %], Histoire [206 lots = 33,71 %]. La vente produisit 12.751 fr. 85 c.    

« VENTE DE LIVRES très-bien conditionnés du Cabinet de feu M NAIGEON, membre de l’institut [sic], rue du Bacq, n.° 86, le mercredi 25 avril 1810, 6h de relevée & jours suivans. Le Catalogue se trouve chez MM. DEBURE, libraires, rue Serpente, n.° 7, & NARJOT, commissaire-priseur, rue de Lulli, n.° 3, au coin de celle Louvois.

A la fin de la dernière seance, on vendra un beau Meuble de salon.

L’APPARTEMENT où se fera la vente est A LOUER presentement. »

(Journal de Paris, 23 avril 1810)


 

13. Traité de l’Athéisme et de la Superstition, par J. Fr. Buddeus, trad. par J. Chret. Fischer. Amsterdam, Mortier, 1740, in-8, v. m.



20. Systême de la Nature [par d’Holbach]. Lond., 1770, 2 vol. in-8, v. éc.




23. Les Devoirs de l’homme et du citoyen, trad. du latin de Puffendorff, par Barbeyrac. Amst., Arkstée, 1756, 2 vol. in-12, v. f.



33. Platonis Opera, gr. et lat. ex interpretat. et cum notis Joan. Serrani. Excudebat Henr. Stephanus, 1578, 3 tom. rel. en 2 vol. in-fol., mar. bl.  



37. Le Premier Alcibiade, de Platon, trad. par Lefevre. Amst., Rey, 1766, in-8, v. f.



42. Les Œuvres de Sénèque le Philopsophe, trad. en françois par M. de Lagrange. Paris, De Bure, 1778, 7 vol. in-12, m. viol., dent., tab.




51. Pensées philosophiques [par Diderot]. La Haye, 1746, in-12, m. r.



62. Eléments de la morale universelle, ou Catéchisme de la Nature, par le baron d’Holbach. Paris, De Bure, 1790, in-18, br., pap. vél.



72. Du Contrat social, par J. J. Rousseau. Amst., Rey, 1762, in-8, m. r., pap. de Holl.

Photographie H. Picard et Fils


77. L’Horloge des Princes, avec l’Histoire de Marc-Aurèle, par Don Ant. de Guevare, trad. du castillan en françois par R. B. de Grise. Paris, Gautier, 1572, pet. in-12, v. b.



80. Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme, etc., par Leibnitz. Amst., Troyel, 1712, in-8, m. r. Ex. Hoym.




96. Dissertation sur la glace, par de Mairan. Paris, Imp. royale, 1749, in-12, fig., v. f.




116. Essai sur l’histoire naturelle des corallines, par Ellis, trad. de l’anglois. La Haye, de Hondt, 1756, in-4, fig., bas.



138. Recherches sur la cause de la pulsation des artères, sur les mouvements du cerveau dans l’homme et les animaux trépanés, par de Lamure. Montpellier, Rochard, 1769, in-8, v. f.



164. Recherches anatomiques sur la position des glandes, et sur leur action, par Bordeu. Paris, Quillau, 1751, in-12, v. f.



190. Connoissance des temps, pour les années VII, VIII, X, XI, XII, XIII ; 1808, 1809 et 1810. Paris, de l’Imp. de la République, 1797 et ann. suiv., 9 vol. in-8, cart.



192. Histoire de la mesure du temps par les horloges, par Ferd. Berthoud. Paris, de l’Imp. de la République, 1802, 2 vol. in-4, fig., cart.



222. Trésor de la langue française tant ancienne que moderne, par Jean Nicot. Paris, Douceur, 1606, in-fol., v. b.



272. Phaedri Fabularum Æsopiarum lib. quinque, cum not. var. Edente Joan. Laurentio. Amst., Jansson, 1667, in-8, fig., vél.




300. Œuvres de François de Malherbe, avec les Observations de Menage. Paris, Barbou, 1723, 4 vol. in-12, v. f.



366. Défense du Paganisme, de l’Empereur Julien, en grec et en françois, avec des dissertations et des notes, par le marquis d’Argens. Berlin, Voss, 1767, in-8, br.



411. Troisième voyage de Cook, ou Voyage à l’Océan Pacifique, trad. de l’anglois, par M. Demeunier. Paris, hôtel de Thou, 1785, 4 vol. in-4, fig., v. m.



438. Recherches et Dissertations sur Hérodote, par le président Bouhier. Dijon, De Saint, 1746, in-4, v. m.



468. Tibère, discours politiques sur Tacite, trad. par de la Mothe-Josseval. Amsterd., les héritiers de Dan. Elzevier, 1683, in-4, m. r. Ex. Hoym.



514. Essai sur les Hiéroglyphes des Egyptiens, trad. de l’angl. de Warburton [par Marc-Antoine Léonard des Malpeines]. Paris, Guérin, 1744, 2 vol. in-12, fig., v. f.



542. Notice d’un Livre imprimé à Bamberg, en 1462, par Camus. Paris, Baudouin, An 7, in-4, fig., br., très grand pap. de Holl.



558. Bibliothèque françoise, par Goujet. Paris, Mariette, 1741, 18 vol. in-12, v. m.     

 

La plus belle partie de la bibliothèque de Naigeon fut donc vendue, avec les livres de Firmin Didot, du vendredi 5 au lundi 29 avril 1811, en 16 vacations, dans la salle haute du 30 rue des Bons-Enfants : Catalogue des livres rares, précieux, et très-bien conditionnés du cabinet de M. Firmin Didot (Paris, De Bure Père et Fils, 1810, in-8, xvj-184-[2] p., 1.018 lots). Cette vente rapporta 97.800 francs.

On trouve d’autres exemplaires ayant appartenu à Naigeon dans la seconde bibliothèque de Dincourt d’Hangard qui fut vendue après sa mort, en sa maison du 21 rue de l’Odéon [VIe], du mercredi 1er au mardi 14 avril 1812, en 12 vacations : Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. Dincourt d’Hangard, la plupart rares, singuliers et d’une belle condition (Paris, Bleuet, successeur de Jombert, fils aîné, 1812, in-8, [4]-255-[1 bl.] p., 1.703 lots).