mercredi 16 mars 2022

Alexandre Le Riche de La Pouplinière (1693-1762), le financier qui battait sa femme

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Château de Bazaneix, Saint-Fréjoux-le-Riche
Photographie Père Igor, Sous licence Creative Commons

La famille Le Riche est originaire de Saint-Fréjoux-le-Riche [Corrèze], en Limousin. D’abord fixée à partir de 1484 à Saint-Maixent [Saint-Maixent-l’École, Deux-Sèvres], en Poitou, cette famille s’établit au début du XVIIe siècle en Touraine.


 

Le grand-père de La Pouplinière, Alexandre [I] Le Riche, fils de Jean Le Riche, seigneur de Brétignolles [Anché, Indre-et-Loire], valet de chambre de la reine Anne d’Autriche (1601-1666), et de Claire Lespaignol, était aussi valet de chambre de la Reine. Il était domicilié à Champigny-sur-Veude [Indre-et-Loire] quand, le 27 juillet 1652, en l’église Saint-Sulpice de Draché [Indre-et-Loire], il épousa Marie Guillemin, fille de Jean Guillemin (1588-1657), seigneur de Courchamps [Maine-et-Loire], et de Claude de La Fontaine. Il mourut à Chinon [Indre-et-Loire], le 20 août 1681, âgé de 64 ans.

Son frère cadet, Pierre Le Riche, seigneur de La Blotière [Saché, Indre-et-Loire], était aussi valet de chambre de la reine Anne d’Autriche.

Alexandre [II] Le Riche, de la paroisse de Saint-Étienne de Chinon, contracta un premier mariage le 6 février 1690, en l’église Saint-Maurice de Chinon, avec Thérèse Le Breton, fille de Jean Le Breton (1625-1694), seigneur de La Bonnelière [La Roche-Clermault, Indre-et-Loire], conseiller du Roi, lieutenant particulier au bailliage de la ville de Chinon, et de Magdelaine Tallonneau (1633-1706), qui lui donna deux enfants : Marie-Thérèse en 1691, et Alexandre-Jean-Joseph en 1693.

Sainte-Catherine-de-Fierbois (avril 2021)

Thérèse Le Breton apporta en dot la terre de La Poupelinière [prononcez « Pouplinière »], au village de Sainte-Catherine-de-Fierbois, près de Chinon, qui lui venait de sa mère et qui resta dans la famille jusqu’en 1760.

Alexandre [II] Le Riche fit ses études de droit, reçut le diplôme de bachelier à Angers [Maine-et-Loire] le 23 mars 1693 et la licence d’avocat le 7 juillet 1694 ; il fut inscrit au barreau de Chinon à partir du 17 novembre 1694.

Devenu veuf, il épousa en secondes noces, le 9 août 1696, Marie-Thérèse Chevalier, fille de Pierre Chevalier, seigneur de La Chicaudière [Noyant-Villages, Maine-et-Loire], conseiller au Parlement du Mans, et de Madeleine de Bienvenue, qui lui apporta une fortune considérable et qui lui donna quatre fils : Alexandre-Edme, seigneur de Cheveigné [Durtal, Maine-et-Loire] ; Pierre, seigneur de Vandy [Ardennes] ; Augustin-Alexandre, seigneur de Sancourt [Eure] ; Hyacinthe-Julien, prêtre.

Le grenier à sel, rue du Grenier à sel, à Chinon (décembre 2021)

De 1681 à 1694, Alexandre [II] Le Riche fut receveur du grenier à sel de Chinon ; de 1694 à 1713, directeur des fermes au Mans [Sarthe], puis à Caen [Calvados]. Seigneur de Brétignolles, La Pouplinière et Cheveigné, il acheta le 28 avril 1703 la terre de Courgains [Sarthe] et en adopta le nom, abandonnant celui de Brétignolles. En 1713, il acheta une charge de receveur général des finances et fut désigné pour la généralité de Montauban [Tarn-et-Garonne]. Quelques années plus tard, il vint s’installer à Paris, au cloître Saint-Merri [IVe]. Il fut nommé, le 20 février 1719, conseiller secrétaire du Roi, Maison, Couronne de France et de ses Finances. Il acquit la terre et le château de Sancourt et, le 9 janvier 1720, la seigneurie de Bazincourt [Bazincourt-sur-Epte, Eure].

Il mourut à Paris, rue de l’Université [VIIe], paroisse Saint-Sulpice, le 10 avril 1735 :

« Le 10. Alexandre le Riche de Courgain, Conseiller Secretaire du Roi, Maison Couronne de France et de ses Finances, ancien Receveur general des Finances de Montaaban, et ancien Fermier general des Fermes du Roi, mourut à Paris âgé de 72. ans, laissant d’une premiere femme un fils Fermier General, et de sa seconde femme, Alexandre-Edme le Riche, Seigneur de Cheveigne, le Perché, Gouzangrez, Valliere, &c. reçu Conseiller au Parlement de Paris, et Commissaires aux Requêtes du Palais, le 19. Janvier, 1720. et marié la même année avec Claire-Elizabeth le Pelletier de la Houssaye, un autre fils Ecclesiastique, un autre Seigneur de Vendy en Champagne, marié en 1729. avec la fille de Charles Ycard, Secretaire du Roi, et Avocat ès Conseils ; un autre Officier dans les Troupes du Roi, et Marie-Thérese le Riche, mariée avec Adrien de Saffray, Baron d’Angranville. » [sic]

(Mercure de France, dédié au Roy. Avril. 1735. Paris, Guillaume Cavelier, Veuve Pissot, Jean de Nully, 1735, p. 824)

Alexandre [III] Le Riche de La Pouplinière
Journal du voyage de Hollande, frontispice (1740)

Alexandre [III]-Jean-Joseph Le Riche de La Pouplinière naquit à Chinon le 26 juillet 1693 et fut baptisé le surlendemain en l’église Saint-Étienne. Il fit ses premières études au Mans et à Caen, puis fut envoyé à Paris. Après avoir servi dans la première compagnie des Mousquetaires du Roi, il entra dans les Fermes générales le 15 janvier 1721 ; il habitait alors rue Saint-Honoré [Ier], près le couvent des Capucins. De 1726 à 1736, il demeura rue Neuve-des-Petits-Champs [rue des Petits-Champs depuis 1881, Ier], sur la paroisse Saint-Eustache, puis rue Vivienne [IIe] jusqu’en 1739.

En 1727, à la suite d’une aventure avec Marie Antier (1687-1747), chanteuse d’opéra, maîtresse du prince de Carignan, il fut éloigné de Paris pendant quatre ans, par le ministre cardinal André de Fleury (1653-1743) : il vécut alors à Marseille, puis à Bordeaux, enfin à Amiens, Soissons et Lille. En 1731, au retour d’un voyage de quatre mois dans les Flandres, la Belgique et la Hollande, il revint à Paris et inaugura la vie luxueuse qu’il mènera jusqu’à son dernier jour : il commença à recevoir chez lui des gens de lettres et des artistes, parmi lesquels se trouvaient le musicien Jean-Philippe Rameau (1683-1764) et le philosophe Voltaire (1694-1778), qui le surnomma « Mécénas » et « Pollion ».


Le 25 octobre 1735, La Pouplinière acheta le marquisat de Saint-Vrain [Essonne] pour 100.000 livres ; cet achat fut complété le 29 octobre 1735 par celui du château de Saint-Vrain pour 160.000 livres, et des meubles du château, pour 15.000 livres.

Thérèse Boutinon des Hayes (1741), par Quentin de La Tour
Musée des Beaux-Arts, Saint-Quentin [Aisne]

La Pouplinière vivait depuis trois ans avec une petite-fille de l’acteur Florent Carton (1661-1725), dit « Dancourt », quand le cardinal Fleury l’obligea à l’épouser, sous menace de radiation de la liste des fermiers généraux :  le 5 octobre 1737 fut signé le contrat de mariage de La Pouplinière avec Françoise-Catherine-Thérèse Boutinon, fille de Samuel Boutinon (1660-1728), seigneur des Hayes [Channay-sur-Lathan, Indre-et-Loire], et de l’actrice Marie-Anne-Michelle Carton (1685-1780), dite « Mimi Dancourt ».

Rue de Richelieu (plan Turgot, 1739) 

La Pouplinière déménagea le 1er juillet 1739 rue de Richelieu [à l’emplacement du 59 rue de Richelieu, IIe ; détruit en 1882], en face de la Bibliothèque du Roi, dans l’hôtel qu’il acheta le 5 septembre suivant pour 105.000 livres. C’est alors que La Pouplinière entra en relations suivies avec les peintres Carle van Loo (1705-1765) et Quentin de La Tour (1704-1788) et qu’il publia son Journal du voyage de Hollande (Paris, Claude-François Simon, 1730 [i. e. 1740], in-4).

Le 22 avril 1747, le château et le marquisat de Saint-Vrain furent revendus pour 210.000 livres, les meubles du château pour 30.000 livres. 

Château de Passy (1743), par Charles-Léopold Grevenbroeck

La Pouplinière loua alors le château de Passy [détruit en 1826 par la Société Roëhn], situé à l’angle de la rue des Vignes et de la rue Basse [rue Raynouard depuis 1867] au niveau du 2 rue des Marronniers [XVIe], appartenant à Anne-Gabriel-Henri Bernard (1724-1798), marquis de Boulainvilliers :

« Le château, comprenant deux corps de bâtiments coupés à angles droits, avait du côté d’Auteuil une façade longue de 48 mètres où se trouvaient un grand salon de compagnie, éclairé de cinq fenêtres, et deux autres pièces plus petites ; trois perrons de sept marches descendaient aux terrasses superposées, et le regard était conduit des parterres en gazon de la première terrasse, ornés de sculpture, aux bassins et aux vasques en marbre de la seconde, enfin aux bosquets géométriques et aux salons en verdure des derniers plans. L’autre aile du château donnait sur la Seine ; là, au rez-de-chaussée, se trouvait la salle à manger, longue pièce de 24 mètres, où sept fenêtres s’ouvraient de plain-pied sur les jardins. La vue s’étendait sur la rivière et ses bateaux à voiles, sur les berges occupées par le halage et enfin sur la route de Paris à Versailles toujours retentissante du perpétuel va-et-vient des carrosses, qui, la nuit, mettaient un cordon de lumière sur les chemins.

Un théâtre et une chapelle terminaient les deux ailes. […]

Une vaste cour grillée s’étendait devant le château. On apercevait à gauche une salle de marronniers ornée au centre d’un groupe de sculptures ; un portique de treillage entourait un bassin rond, un bosquet de tilleuls se découpait en arcades sur l’horizon : ainsi se terminait le parc dessiné par Le Nôtre.

En contre-bas d’une des terrasses étaient l’orangerie, les volières en filigrane d’or, des serres remplies de plantes et d’essences rares. Les jardins potagers, qu’il ne faut pas omettre, étaient en partie clos de murs. »

(E. de Clermont-Tonnerre. « Le Château de Passy » In La Revue hebdomadaire. Paris, Tome XI-Novembre 1912, p. 357-358)

Le bail fut signé le 4 mai 1747. Le château devint le temple des muses et des plaisirs : Rameau, le violoniste François-Joseph Gossec (1734-1829), le disciple de Voltaire, Jean-François Marmontel (1723-1799), et la jeune Félicité du Crest (1746-1830), future Madame de Genlis, y eurent la faveur d’un logement.

E. Campardon. La Cheminée de Madame de La Poupelinère (Paris, Charavay Frères, 1880, frontispice)

Dans l’après-midi du 28 novembre 1748, La Pouplinière découvrit dans son hôtel de la rue de Richelieu une cheminée truquée qui permettait au duc de Richelieu (1696-1788) de s’introduire chez sa femme : il s’agissait d’une communication, au moyen d’une porte de fer tournante servant des deux côtés de plaque de cheminée, établie entre le cabinet de toilette de Madame de La Pouplinière, au second étage sur la rue, et un appartement de la maison de Jacques Tarade, 57 rue de Richelieu, que le duc avait loué sous le faux nom de Berger.

Le ménage La Pouplinière avait vécu dans une tranquillité relative, qui n’avait été troublée que par les infidélités publiques du mari. La Pouplinière savait depuis 1746 que Thérèse Boutinon était devenue la maîtresse du duc de Richelieu, l’homme le plus aimable, le plus libertin et le plus séduisant de son époque. Entre La Pouplinière et sa femme, les scènes avaient été fréquentes et violentes. Il la faisait espionner et, dans ses jours de colère, il la battait.

Après deux années de cohabitation pénible, Thérèse Boutinon se retira chez sa mère, rue de la Chaussée-d’Antin [IXe], puis dans un appartement de la rue Ventadour [Ier], où elle mourut d’un cancer du sein, le 22 octobre 1756.

La Pouplinière reprit son train de vie habituel : il rouvrit son salon de Passy, réinstalla son orchestre et son théâtre. Ce fut vers 1750 qu’il fit imprimer ses Tableaux des mœurs du temps dans les différens âges de la vie (Amsterdam, s. d., in-4) à 2 exemplaires, dont un avec figures érotiques, récit de ses lubriques amours.

Alexandre [III] Le Riche de La Pouplinière (1755), par Quentin de La Tour

Marie-Thérèse Mondran

 

Le 31 juillet 1759, La Pouplinière épousa, en l’église de Passy, Marie-Thérèse de Mondran, née à Toulouse [Haute-Garonne, paroisse Saint-Étienne] le 18 novembre 1737, fille de Louis de Mondran (1699-1792), seigneur de La Pomarède [Seysses, Haute-Garonne], et de Jeanne-Rose de Boë (1710-1762).

La fin de l’année 1760 fut marquée par la publication du seul ouvrage littéraire de La Pouplinière lancé dans le commerce : Daïra. Histoire orientale En quatre Parties (Paris, Imprimerie de Claude-François Simon, 1760, in-4, 25 ex.), suivie d’une seconde édition pour le public (Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Bauche, 1761, 2 vol. in-12).

Le 1er janvier 1762, La Pouplinière perdit sa place de fermier général. Le 25 novembre suivant, atteint d’une pneumonie, il dut s’aliter, rue de Richelieu. Son état s’aggrava et il mourut le dimanche 5 décembre. L’enterrement eut lieu le 6 décembre à Saint-Roch.

« M. de la Poupelinière, ancien fermier-général, est aussi mort sur la fin de l’année dernière. C’était un homme célèbre à Paris, sa maison était le réceptacle de tous les états. Gens de la cour, gens du monde, gens de lettres, artistes, étrangers, acteurs, actrices, filles de joie, tout y était rassemblé. On appelait la maison une ménagerie, et le maître le sultan. Ce sultan était sujet à l’ennui ; mais c’était d’ailleurs un homme d’esprit. Il a fait beaucoup de bien dans sa vie, et il lui en faut savoir gré, sans examiner si c’est le faste ou la bienfaisance qui l’y a porté. Il a fait beaucoup de comédies qu’on jouait chez lui ; mais qui n’ont jamais été imprimées. Il faisait joliment les vers. On connaît de lui plusieurs chansons très-agréables. Il se perd en ce genre tous les ans de très-jolies choses dans Paris, et c’est dommage. »

(Correspondance littéraire, philosophique et critique, adressée à un souverain d’Allemagne, depuis 1753 jusqu’en 1769, par le baron de Grimm. Paris, Longchamps et F. Buisson, 1813, 1ère partie, t. III, p. 320, 15 février 1763)

La Pouplinière avait rédigé son testament le 1er novembre 1762. En l’absence de postérité de sa première et de sa seconde femme, il léguait tous ses biens à ses frères et à leurs enfants, à l’exception d’un douaire de 40.000 écus pour Marie-Thérèse de Mondran, sa femme, auxquels s’ajoutaient 200.000 livres constituées en dot à l’époque du mariage. La veille de sa mort, le fermier général, recevant son notaire, lui avait exprimé le désir de revoir son testament le lendemain ; le décès survenu dans la nuit ne le permit pas.

Tandis qu’on posait les scellés sur l’hôtel de La Pouplinière, le frère de la veuve signifia au commissaire chargé de cette besogne que Marie-Thérèse de Mondran était grosse de deux mois et demi et que, dans ces conditions, le testament du fermier général était caduc. Elle mit effectivement au monde un fils le 28 mai 1763, rue Montmartre, qui fut baptisé le lendemain à Saint-Eustache, sous les prénoms de Alexandre [IV]-Louis-Gabriel. Après un procès assez long, les droits du mineur, contestés par les héritiers testamentaires, furent pleinement reconnus.

L’inventaire de la bibliothèque et des collections de La Pouplinière provoqua la saisie des ouvrages de Jean Meslier (1664-1729), curé d’Étrépigny [Ardennes], - athée et révolutionnaire -, de trois exemplaires des Tableaux des mœurs du temps, - un manuscrit et deux imprimés -, et de plusieurs figures libertines en cire, dont quatre furent détruites.

Des trois exemplaires des Tableaux des mœurs du temps, l’exemplaire manuscrit et un des deux exemplaires imprimés restent introuvables : ils ont probablement été détruits. Un Catalogue de curiosités bibliographiques, Livres rares, […], recueillis par le Bibliophile Voyageur (Paris, Leblanc, 1837, in-8, p. 36, n° 348) semble avoir signalé le manuscrit original.


 

Photographies BnF


L’exemplaire imprimé restant, unique et incomplet, contient 18 figures anonymes, attribuées à Philippe Caresme (1734-1796), dont 16 en couleurs et 2 au lavis d’encre de Chine, dans lesquelles La Pouplinière est peint, sous divers points de vue et d’après nature, dans les différents âges de la vie. Il est relié en maroquin rouge, tranches dorées, aux armes de l’auteur : « De gueules à une chaîne d’or, supportant un coq de même, regardant une étoile d’or au canton dextre », surmontées d’une couronne de marquis ; le dos et les coins sont ornés de pièces d’armoiries. L’exécution de cet unique exemplaire a coûté plus de 60.000 livres au fermier général.


A sa mort, l’imprimé fut saisi pour le roi Louis XV, qui l’offrit au duc de La Vallière (1708-1780), puis passa successivement dans les mains d’Antoine Paris d’Illins (1746-1809) vers 1783, du marquis de Paulmy (1722-1787), du prince Michel Galitzin (1734-1836) vers 1790 [
Notice de manuscrits, livres rares, et ouvrages sur les sciences, beaux-arts, etc. ; tirée du cabinet de son excellence le prince M. Galitzin Moscou, Auguste Semen, 1820, p. 63]. En 1825, il fut vendu à l’amiable à Soyecourt et, après avoir appartenu à Jules Gallois (1799-1867) [Catalogue de la bibliothèque de M. J. G. Paris, J. Techener, 1844, n° 529], il fut acheté par le baron Jérôme Pichon (1812-1896). À la suite de quelques lignes de Louis Lacour, accusé d’immoralité [Mémoires du duc de Lauzun. Paris, Poulet-Malassis et De Broise, 1858, Seconde édition, p. IX : « Est-ce bien à vous, monsieur, de prononcer le mot d’immoralité ? vous qui avez consacré plusieurs milliers de francs à devenir l’heureux possesseur du recueil de La Popelinière ? de ces gouaches de Carème [sic] tellement impudiques qu’elles eussent étonné l’Arétin ! »], Pichon s’en débarrassa auprès du célèbre Frédérick Hankey (1823-1882), après avoir retiré 2 lavis [en regard des pages 36 et 55] des 4 lavis de l’ouvrage, qui possédait donc jusque là 20 figures. Charles Cousin (1822-1894) l’acheta aux héritiers Hankey pour 20.000 francs : à sa vente [Catalogue de livres & manuscrits la plupart rares et précieux provenant du grenier de Charles Cousin. Paris, Marice Delestre et A. Durel, 1891, n° 673], il fut adjugé pour 20.200 francs à Henri Bordes (1842-1911), de Bordeaux. Le 21 juin 1937, à l’Hôtel Drouot, le volume passa de Louis Deglatigny (1854-1936), de Rouen, à Auguste Lestringant, libraire dans la même ville, pour 150.000 francs.

Hormis des accords de partage entre les membres de la famille, trois ventes furent annoncées, qui se déroulèrent en l’hôtel de la rue de Richelieu :

Vente le jeudi 7 juillet 1763 « Des MEUBLES & EFFETS de feu M. de la Poupeliniere, Lits de diverses étoffes, Siéges de damas cramoisi, de damas bleu, de velours d’Utrecht & autres, Rideaux, Commodes, Feux, Bras & Lustres dorés d’or moulu, Encoignures, Tables de marbre, Glaces, Armoires, Meubles de satin peint & brodé, Baguettes dorées, Secrétaires, Bureaux, Tables, Clavecin de Ruckers, Orgues, Harpes, Tapis de Turquie &c. » [sic]

(Annonces, affiches et avis divers. Feuille périodique du Jeudi 7. Juillet 1763., p. 465)

Vente le jeudi 28 juillet 1763 et jours suivants « Des LIVRES de feu M. de la Poupeliniere, sçavoir Théologie, Jurisprudence, Sciences & Arts, Belles-Lettres & Histoire ; & belle collection de Musique gravée et manuscrite, des plus célébres Compositeurs François, Italiens et Allemands. » [sic]   

(Annonces, affiches et avis divers. Feuille périodique du Jeudi 28. Juillet 1763., p. 517)

Vente le vendredi 26 août 1763 « D’EFFETS (après le décès de M. de la Poupeliniere). 1°. Musique gravée & manuscrite des plus célèbres Compositeurs François, Italiens & Allemands, Clavecin de Ruckers, Contre-basse, Violoncelle, Trompe, Flutes traversieres, & Orgue dans une table. 2°. Pièces & coupons d’Indienne & de Calmandre, Mouchoirs des Indes & de soie, Caffé de Moka, beaux Télescopes dont un fort grand, Lunette d’approche, Cylindre, Fusils à vent, Chambres noires, grande & belle Pendule à plusieurs cadrans, dont le grand est double, marquant les heures dans les différens pays, le cours du Soleil & de la Lune, les planettes, les mois & les jours, avec boëte & pied de bois de violette, ornemens, moulures, masques & figures de bronze doré, Corps de bibliothéque avec ornemens doré, Tentures de papier des Indes & de la Chine, à baguettes dorées & vernies, Tables à manger, Banquettes & Tabourets de moquette, Poëles de terre de Flandre, dont un grand d’anti-chambre avec cage de fer, et Glaces. » [sic]

(Annonces, affiches et avis divers. Feuille périodique du Jeudi 25. Aoust 1763., p. 585-586)


 

La vente des livres eut lieu du jeudi 28 juillet au jeudi 4 août 1763, en 7 vacations : Catalogue des livres de la bibliothèque de M. Le Riche de La Poupelinière, fermier général (Paris, Prault petit-fils, 1763, in-8, [1]-[1 bl.]-[1]-[1 bl.]-85-[2]-[1 bl.] p., 709 lots), dont Théologie [19 lots = 2,67 %], Jurisprudence [22 lots = 3,10 %], Sciences et Arts [171 lots = 24,11 %], Belles-Lettres [194 lots = 27,36 %], Histoire [303 lots = 42,73 %]. 


 

3. Histoire du Vieux et du Nouveau Testament, Enrichie de plus de quatre cens Figures En Taille-Douce. Amsterdam, Pierre Mortier, 1700, 2 vol. in-fol., gr. pap.

Photographie Librairie Le Feu Follet


45. Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences. Plus la Dioptrique et les Météores, Qui sont des essais de cette Méthode Descartes. Par René Descartes. Paris, Théodore Girard, 1668, in-4.



54. Discours sur l’origine et les fondemens de l’inégalité parmi les hommes. Par Jean Jacques Rousseau. Amsterdam, Marc Michel Rey, 1755, in-8.



76. Traité general du Commerce, plus ample et plus exact Que ceux qui ont paru jusques à présent […]. Par Samuel Ricard. Quatrième édition. Amsterdam, Veuve de Jaques Desbordes, 1721, in-4.

Photographie BnF


110. Descriptions et usages de plusieurs nouveaux microscopes, tant simples que composez […]. Par L. Joblot. Paris, Jacques Collombat, 1718, in-4.



127. Histoire des singes, et autres animaux curieux [par Pons-Augustin Alletz]. Paris, Duchesne, 1752, in-12.



136. Traité des affections vaporeuses du sexe […]. Par M. Joseph Raulin. Paris, Jean-Thomas Hérissant, 1758, in-12, mar. r.



182.
L’Usage des globes, céleste et terrestre, et des sphères suivant les différens systèmes du monde […]. Par le Sieur Bion. Paris, Veuve de Jean Boudot, Etienne Ganeau, Claude Robustel et Laurent Rondet, 1717, in-8.



189. Traité de L’Harmonie Réduite à ses Principes naturels […]. Par M. Rameau, Organiste de la Cathédrale de Clermont en Auvergne. Paris, Jean-Baptiste-Christophe Ballard, 1722, in-4.



202. Les Ruines de Palmyre, autrement dite Tedmor, au désert. Londres, A. Millar, 1753, in-fol., gr. pap., v. marb., tr. dor.



203. Les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce […]. Par M. Le Roy, Architecte. Paris, H. L. Guérin et L. F. Delatour, Jean-Luc Nyon, et Amsterdam, Jean Neaulme, 1758, in-fol., gr. pap., v. écaille, tr. dor.

Photographie Librairie Le Feu Follet


217. Des tropes ou des diferens sens dans lesquels On peut prendre un mème [sic] mot dans une même [sic] langue […]. Par M. Du Marsais. Paris, Veuve de Jean-Baptiste Brocas, 1730, in-8.



234. Les Amours d’Ovide, d’une nouvelle Traduction. Avec des remarques. Paris, Veuve Pierre Lamy, 1661, in-8.



240. Les Métamorphoses d’Ovide, traduites en François, avec des remarques, et des explications historiques. Par Mr. L’Abbé Banier, De l’Académie Royale des Inscriptions & Belles Lettres. Ouvrage enrichi de Figures en taille-douce. Amsterdam, R. et J. Wetstein et G. Smith, 1732, 2 vol. in-fol., gr. pap., reliés en 1 vol., tr. dor.



244. Les Amours de P. de Ronsard vandomois, nouvellement augmtées par lui, & commentées par Marc Antoine de Muret. Paris, Veuve Maurice de la Porte, 1553, in-8.



246. Fables choisies. Mises en vers par Monsieur de La Fontaine. La Haye, Henry van Bulderen, 1688, 2 vol. in-12.

Photographie BnF


291. Naufrage des isles flottantes, ou Basiliade du célébre Pilpai. Poème héroique Traduit de l’Indien par Mr. M ******. Messine [Paris], par une Société de Libraires, 1753, 2 vol. in-12.

Tantale


292. Tableaux du Temple des Muses ; tirez du cabinet de feu Mr. Favereau Conseiller du Roy en sa Cour des Aydes, & gravez en Tailles-douces par les meilleurs Maistres de son temps, pour representer les Vertus & les Vices, sur les plus illustres Fables de l’Antiquité. Avec les Descriptions, Remarques & Annotations Composées par Mre Michel de Marolles Abbé de Villeloin. Paris, Antoine de Sommaville, 1655, in-fol.



330. Les Amours d’Endimion et de la Lune. Par A. Remy. Paris, Pierre Billaine, 1624, in-8, v. écaille, tr. dor.



357. La Baguette mystérieuse, ou Abizai. La Haye, et se trouve à Paris, Duchesne, 1755, in-12.



372. L’Eloge de la Folie, Composé en forme de Déclamation Par Erasme de Rotterdam […]. Traduite nouvellement en François Par Monsieur Gueudeville. Leide, Pierre Vander Aa, 1713, in-12.



399. Dialogues sur les plaisirs, sur les passions ; sur le merite des femmes, Et sur leur sensibilité pour l’honneur. Paris, Jacques Estienne, 1717, in-12.



416. Voyages du SR. A. de La Motraye, en Europe, Asie & Afrique. La Haye, T. Johnson et J. van Duren, 1727, 2 vol. in-fol.



425. Voyages de Corneille Le Brun par la Moscovie, en Perse, et aux Indes orientales. Ouvrage enrichi De plus de 320. Tailles douces. Amsterdam, Frères Wetstein, 1718, 2 vol. in-fol.



439. Voyage et avantures de François Leguat, & de ses Compagnons en deux isles désertes des Indes orientales […]. Le tout enrichi de Cartes & de Figures. Londres, David Mortier, 1721, 2 vol. in-12.



461. Voyages et découvertures [sic] faites en la Nouvelle France, depuis l’année 1615. iusques à la fin de l’année 1618. Par le Sieur de Champlain […]. Seconde édition. Paris, Claude Collet, 1627, in-12.



515. Le Tacite françois, ou le Sommaire de l’histoire de France. Paris, Charles Angot, 1659, 2 vol. in-12.



603. Histoire generale de Portugal, Par M. de La Clede. Paris, Guillaume Cavelier, 1735, 8 vol. in-12.



626. Histoire des pirates anglois Depuis leur Etablissement dans l’Isle de la Providence. Paris, Etienne Ganeau et Guillaume Cavelier fils, 1726, in-12.



650. Traité historique sur les Amazones […]. Par Pierre Petit. Leide, J. A. Langerak, 1718, 2 vol. in-12 en un.



652. Description geographique, historique, chronologique, politique, et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise […]. Par le P. J. B. du Halde, de la Compagnie de Jésus. Paris, P. G. Le Mercier, 1735, 4 vol. in-fol.



676. Mœurs des sauvages ameriquains, comparées aux mœurs des premiers temps. Par le P. Lafitau, de la Compagnie de Jésus. Paris, Saugrain l’Aîné et Charles-Estienne Hochereau, 1724, 4 vol. in-12.

« On vendra successivement après les Livres, une très-belle collection de Musique, tant gravée que manuscrite, des plus célébres Compositeurs François, Italiens, Allemands, &c. Elle consiste en Concertos, Symphonies, Trios, Sonates pour toutes sortes d’Instrumens & Ariettes. On doit en présumer le Choix d’autant meilleur, que le goût y a présidé. » [sic]

Dès l’âge de 17 ans, Alexandre [IV]-Louis-Gabriel Le Riche adopta le nom de marquis de Breuilpont [Eure], seigneurie achetée par sa mère en 1780 et revendue en 1788, n’utilisant ceux de Le Riche, qu’il écrivait « Le Riché », et de La Pouplinière que pour les actes officiels. Capitaine au régiment des Dragons de Monsieur en 1786, émigré en 1792, il épousa le 20 pluviôse An I [8 février 1793], à Bréda [Pays-Bas], Gabrielle de Guichardy (1775-1840), fille de Guillaume de Guichardy, marquis de Martigné [Donges, Loire-Atlantique] et de Julie de Farcy ; chevalier de la Légion d’honneur en 1814 et officier en 1815, il devint colonel du régiment des cuirassiers du Dauphin, puis maréchal de camp et lieutenant général des armées du Roi. Mis à la retraite en 1832, il mourut en son hôtel de la rue de Paris, à Sainte-Croix [Le Mans, Sarthe], le 31 mai 1836.

Marie-Thérèse de Mondran décéda à Évreux [Eure], le 12 août 1824, en son domicile de la rue de l’Évêché.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 3 mars 2022

Pierre Séguier (1588-1672) : « Si l’on veut me séduire, on n’a qu’à m’offrir des livres »

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La famille des Séguier est originaire de Saint-Pourçain-sur-Sioule [Allier].

Paris, P. Rocolet, 1642
Photographie BnF

Blaise Séguier, apothicaire, fut le premier qui vint s’établir à Paris. Il mourut le 25 avril 1510, laissant de Catherine Chenart, fille de Jean Chenart, maître de la Monnaie de Paris, Nicolas Séguier, notaire et secrétaire du Roi, seigneur de L’Étang-la-Ville [Yvelines] et de Drancy [Seine-Saint-Denis], mort le 22 décembre 1533, qui avait épousé, le 29 juillet 1497, Catherine le Blanc, fille de Louis le Blanc, greffier des comptes.


Pierre Séguier, premier du nom, seigneur de Sorel [Sorel-Moussel, Eure-et-Loir], L’Étang-la-Ville, Saint-Brisson [Saint-Brisson-sur-Loire, Loiret], Autry [Autry-le-Châtel, Loiret] et autres lieux, fut président à mortier au Parlement de Paris en 1554, charge qu’il exerça pendant vingt-deux ans, et « l’un des plus grands ornemens de son siècle, & l’une des plus vives lumières du Temple des loix » (Scévole de Sainte-Marthe. Éloges des hommes illustres. Paris, Antoine de Sommaville, Augustin Courbé et François Langlois, 1644, p. 276). Il mourut le 25 octobre 1580, âgé de 76 ans. Il avait épousé Louise Boudet, fille de Simon Boudet, seigneur de La Bouillie [Côtes-d’Armor], morte le 5 août 1594, qui lui avait donné six garçons et six filles. Bibliophile, il fut à l’origine de la passion de son petit-fils, qu’il n’a pas connu.

Pierre Séguier, premier du nom
Dans la Chronologie collée (v. 1600)
Photographie British Museum

Jean Séguier, qui a fait la branche d’Autry, fut conseiller au Parlement, puis maître des requêtes en 1580, et lieutenant civil au Châtelet en 1587. Mort de la peste, il fut enterré dans la chapelle des Séguier, en l’église Saint-André-des-Arts le 10 avril 1596. Il avait épousé Marie Tudert, fille de Claude Tudert, seigneur de la Bournalière [Cuhon, Vienne], tante du cardinal de Bérulle.

Pierre Séguier, deuxième du nom

Pierre Séguier, fils aîné de Jean Séguier, est né à Paris, le 28 mai 1588. C’est du moins la date donnée en toutes lettres par François du Chesne dans son Histoire des chanceliers et gardes des sceaux de France (Paris, chez l’Auteur, 1680, p. 789). Le Grand Dictionnaire historique de Louis Moréri (Basle, Jean Brandmuller, 1732, t. VI, p. 398) porte la date du 29 mai. L’historien Auguste Jal (1795-1873) n’a pas retrouvé l’acte de son baptême.

Orphelin de père à l’âge de neuf ans, Pierre Séguier fut élevé par son oncle Antoine Séguier (1552-1624), célibataire. 

Le Magasin pittoresque, 1879, p. 376

Devenu conseiller au Parlement de Paris en 1612, Pierre Séguier épousa, le 30 janvier 1614, dans l’église de Saint-Jean-le-Rond [détruite en 1748], qui jouxtait la cathédrale Notre-Dame à l’emplacement de la rue du Cloître-Notre-Dame [IVe], Madeleine Fabri, née le 22 novembre 1597, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé [Puy-de-Dôme], trésorier de l’extraordinaire des guerres, et de Marie Buatier, dont il eut deux filles : Marie, née le 10 août 1618, qui épousa, en premières noces, le bossu César du Cambout, marquis de Coislin, colonel général des Suisses, et, en secondes noces, Guy, marquis de Laval, lieutenant général des armées du Roi ; Charlotte, née le 5 avril 1623, mariée, en premières noces, à Maximilien de Béthune, duc de Sully, pair de France, et, en secondes noces, à Henry de Bourbon, duc de Verneuil, pair de France, chevalier des Ordres du Roi, gouverneur de Languedoc.

Maître des requêtes ordinaire de l’hôtel en 1618, intendant de la Justice en Guyenne en 1622, président à mortier au même Parlement en 1624, commandeur des Ordres de Sa Majesté, le cardinal de Richelieu (1585-1642) nomma Séguier garde des Sceaux en 1633, puis chancelier de France en 1635.

En 1639 et 1640, il fut en Normandie pour réprimer la révolte des « Nu-Pieds », soulèvement populaire déclenché à la suite de l’instauration de la gabelle dans le Cotentin [Manche]. Il en profita pour visiter des bibliothèques, notamment à Rouen et à Caen, et se fit offrir de rares manuscrits.

Il fut chargé du procès du marquis de Cinq-Mars en 1642. Après la mort de Louis XIII, arrivée le 14 mai 1643, il contribua à faire casser le testament du roi et à faire reconnaître Anne d’Autriche (1601-1666) pour régente. Il sut gagner la confiance de Jules Mazarin (1602-1661), ce qui le rendit très impopulaire ; lors de la journée des Barricades, en 1648, il courut de sérieux dangers. Il quitta Paris en 1650 pendant la Fronde parlementaire et se réfugia à Rosny [Rosny-sous-Bois depuis 1897, Seine-Saint-Denis], chez son gendre le duc de Sully, où il ne pensa qu’à sa bibliothèque, écrivant à son bibliothécaire : « Je vous recommande ma mestresse, et de la bien courtiser en mon absence […] je vous recommande d’avoir soing de ma bien aymée, je veux dire de ma bibliothèque. C’est ma passion. » Seigneur d’Autry, comte de Gien [Loiret] depuis 1620, Séguier vit sa baronnie de Villemaur [Aube] et sa seigneurie de Saint-Liébault [Estissac, Aube] érigées en duché, sous le nom de Villemor, par Anne d’Autriche, en récompense de sa fidélité.    

Après la mort de Mazarin, il présida la commission chargée de juger le surintendant Nicolas Fouquet, et se prononça pour la peine la plus sévère.


Roger de Saint-Lary (1563-1646), duc de Bellegarde, grand écuyer de France, avait fait construire, rue de Grenelle-Saint-Honoré [rue Jean-Jacques Rousseau depuis 1868, Ier], son hôtel à la place de deux maisons réunies, qu’il avait achetées en 1612, et qui avaient porté successivement depuis 1573 les noms d’hôtel de Condé, d’hôtel de Soissons et d’hôtel de Montpensier. L’hôtel de Bellegarde devint en 1634 l’hôtel Séguier, et le chancelier l’augmenta d’une double galerie qui fut peinte par Simon Voüet (1590-1649), et fit dessiner le jardin par Charles Le Brun (1619-1690) :


 




Porticus Bibliothecæ Illustriss. Seguierii
Photographies British Museum

« Entre les deux jardins, que je viens de décrire, sont placées les deux galleries ; sur le plafond de la premiere le Chancelier y a figuré à l’ombre de plusieurs fables les faits heroïques de Louis XIII, & du Cardinal de Richelieu […]

L’autre gallerie regne au-dessus de la precedente ; elle est pleine de livres, & couverte d’une voute que Vouet a enrichie d’un grand fonds d’or à la Mosaïque, & de plusieurs fables si ingenieusement inventées, & qui viennent si bien à une magnifique Bibliotheque, que Dorigni [Michel Dorigny (1617-1665), gendre de Voüet] les a gravées & données au public [Porticus Bibliothecæ Illustriss. Seguierii. Paris, 1640, in-fol., 7 pl. y compris le titre gravé], & que Isaac Habert [1598-1668], Evêque de Vabres, les a expliquées en vers Latins.

Bien que cette gallerie soit fort grande, elle ne renferme pas neanmoins la moitié des livres du Chancelier. L’Histoire sainte & profane est si complette, qu’elle l’occupe toute entiere : les autres sciences, les extraits des Regîtres du Parlement, de la Chambre des Comptes, du Châtelet & de l’Hotel de Ville, sont rangés dans trois grandes chambres qui y sont attachées ; les ambassades, les manuscrits grecs achetés des Caloyers du mont Athos ; les Arabes, Syriaques, Chaldaïques, Hebreux, venus d’Alexandrie, remplissent une grande salle de la maison du Marquis de Bauve ; tos ces volumes au reste sont bien choisis, bien reliés & bien conditionnés. » [sic]

(Henri Sauval. Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris. Paris, Charles Moette et Jacques Chardon, 1724, t. II, p. 197)

L’Académie y siégea pendant trente ans, de 1643 à 1673, et y reçut la reine Christine de Suède (1626-1689) le 11 mars 1658. 

Hôtel des Fermes
Ch. Nodier, Aug. Regnier et Champin. Paris historique (Paris, F.G. Levrault, 1838) 

En 1690, l’hôtel fut acheté par les fermiers du Roi, qui y établirent leurs bureaux. Le vieil hôtel des Fermes, 55 rue de Grenelle-Saint-Honoré, qui avait une seconde entrée 24 rue du Bouloi [Ier], devint propriété nationale en 1792 et fut transformé en prison, par les soins du conventionnel André Dupin (1744-1833) : deux portes de chêne convertissaient l’antichambre en guichet, des cloisons d’épais madriers séparaient les bâtiments des maisons voisines, des grilles de fer garnissaient les fenêtres. Puis on en fit un théâtre : ouvert en 1793, le Théâtre de l’hôtel des fermes fut ensuite occupé par l’École dramatique (1803), le Théâtre des Fabulistes (1810) et le Théâtre Comte (1817). Enfin, on le morcela en propriétés particulières, avant d’être détruit en 1888.

Séguier scella, le 4 décembre 1634, les lettres patentes de l’Académie française et demanda à Germain Habert (1610-1654), abbé de Cerisy [Cerisy-la-Forêt, Manche], qui les lui avait apportées, de faire partie de cette compagnie : il fut nommé le 8 janvier 1635, mais cessa d’être académicien quand il fut nommé protecteur en 1643.  Les séances se tinrent dans son hôtel, jusqu’à sa mort, arrivée à Saint-Germain-en-Laye [Yvelines] le 28 janvier 1672, à l’âge de 84 ans. Il fut enterré dans une chapelle au-devant du cloître du couvent des Carmélites de Pontoise, dont sa sœur Jeanne avait été prieure. 

Mausolée érigé à la mémoire du chancelier Séguier, le 5 mai 1672
Inventé par Le Brun, dessiné et gravé par Le Clerc

À Paris, plusieurs services solennels furent célébrés en l’honneur du plus savant des magistrats de son siècle. Le plus beau monument funéraire fut élevé par le peintre Le Brun, lors des obsèques solennelles qui furent célébrées dans l’église des Pères de l’Oratoire de la rue Saint-Honoré [Ier] :

« A Paris, vendredi 6 mai 1672.

Ma fille, il faut que je vous conte ; c’est une radoterie que je ne puis éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier à l’Oratoire : ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les orateurs qui en ont fait la dépense, en un mot, les quatre arts libéraux. C’était la plus belle décoration qu’on puisse imaginer : le Brun avait fait le dessin ; le mausolée touchait à la voûte, orné de mille lumières, et de plusieurs figures convenables à celui qu’on voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient chargés des marques de sa dignité ; comme lui ayant ôté les honneurs avec la vie : l’un portait son mortier, l’autre sa couronne de duc, l’autre son ordre, l’autre les masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés d’avoir perdu leur protecteur : la Peinture, la Musique, l’Éloquence et la Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première représentation : la Force, la Justice, la Tempérance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre Génies recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore orné de plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente, laquelle tenait à la voûte. Jamais il ne s’est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé ; c’est le chef-d’œuvre de le Brun. Toute l’église était parée de tableaux, de devises et d’emblèmes qui avaient rapport aux armes ou à la vie du chancelier : plusieurs actions principales y étaient peintes. Madame de Verneuil [Charlotte Séguier (1623-1704), fille cadette du chancelier] voulait acheter toute cette décoration un prix excessif. Ils ont tous, en corps, résolu d’en parer une galerie, et de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur magnificence à l’éternité. L’assemblée était belle et grande, mais sans confusion ; j’étais auprès de M. de Tulle [Jules Mascaron (1634-1703), évêque de Tulle], de M. Colbert [Jean-Baptiste Colbert (1619-1683)], et de M. de Monmouth [James Scott (1649-1685), duc de Monmouth, fils naturel de Charles II, roi d’Angleterre, et de Lucy Walter], beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par parenthèse, s’en va à l’armée trouver le roi. Il est venu un jeune père de l’Oratoire [Vincent Léna (1633-1677), dit « Laisné »] pour faire l’oraison funèbre […]. Pour la musique, c’est une chose qu’on ne peut expliquer. Baptiste [Jean-Baptiste Lully (1632-1687)] avait fait un dernier effort de toute la musique du roi ; ce beau Miserere y était encore augmenté ; il y eut un Libera où tous les yeux étaient pleins de larmes ; je ne crois point qu’il y ait une autre musique dans le ciel. Il y avait beaucoup de prélats […] » [sic]

(Lettres de MME de Sévigné. Paris, Firmin-Didot et CIE, 1883, p. 224-226)

Bibliotheca Coislinianaolim Segueriana (Paris, Louis Guérin et Charles Robustel, 1715, p. 1)
Photographie BnF

Grâce à la fortune de sa femme, Pierre Séguier avait composé la plus belle et la plus nombreuse bibliothèque qu’aucun particulier eût encore possédée, supérieure même à celle de Mazarin : 4.000 manuscrits et 30.000 imprimés.

Séguier faisait copier les manuscrits, qu’il ne pouvait pas acquérir. Particulièrement intéressé par les manuscrits grecs, il en faisait copier par Jean Tinerel de Bellérophon (1598-1670), magistrat et helléniste, et acheter par le Père Athanase Rhetor (1571-1663), prêtre grec. La moitié du fonds grec de Séguier fut tiré des bibliothèques des monastères du Mont Athos [Grèce].

Il recueillit de nombreux manuscrits lors de la dispersion des bibliothèques de Laurent Bouchel (1559-1629), avocat au Parlement de Paris, et du poète Philippe Desportes (1546-1606). Il acquit la plupart des manuscrits du conseiller d’État Auguste Galland (1572-1637), mis en vente en 1655. Léon Brulart (1571-1649), ambassadeur à Venise, lui laissa plusieurs manuscrits. Jean Ballesdens (1595-1675), qui travaillait dans le cabinet du chancelier, lui offrit quelques volumes précieux.

Séguier entretenait en province et à l’étranger des relations souvent profitables à sa bibliothèque : il était en correspondance avec Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637), conseiller au Parlement de Provence, avec Louis Laîné de la Marguerie (1615-1680), intendant de Guyenne, avec Louis Machon (1603-1672), chanoine de Toul, avec des marchands français établis en Égypte.

Les manuscrits étaient généralement reliés en veau. Une partie des livres imprimés étaient reliés en basane, en veau raciné ou en maroquin rouge, par Antoine Ruette (1609-1669) ou par Pierre Rocolet, actif de 1638 à 1662. 

Armes de Pierre Séguier, avant 1635

Armes de Pierre Séguier, après 1635

La plupart des volumes portaient les armoiries de Séguier : « d’azur au chevron d’or, accompagné en chef de deux étoiles de même, et en pointe d’un mouton passant d’argent ».

Le bibliothécaire de Séguier était Pierre Blaise, fils de Thomas Blaise (1578-1654), libraire rue Saint-Jacques, et de sa première femme, Marie Rezé : libraire-juré le 30 mars 1634 et adjoint le 2 octobre 1643, Pierre Blaise devint chanoine de Saint-Mammès de Langres [Haute-Marne] en 1645 et mourut à Paris le 4 février 1674.

« La Bibliothèque du chancelier Séguier était particulièrement remarquable, non-seulement pour le nombre et le choix des livres, mais aussi pour la grandeur et la beauté du local. C’était un modèle en ce genre ; moins grandiose, sans doute que le palais construit pour ses livres par le cardinal Mazarin ; mais sans contredit le plus vaste et le plus riche parmi les cabinets d’amateurs. Pierre Blaise était le conservateur de la Bibliothèque des Séguier.

La veuve du chancelier Séguier regarda comme un devoir d’entretenir cette belle collection, riche surtout en manuscrits latins, grecs, arabes, turcs, etc. Elle la traita comme elle aurait fait d’un monument de famille, et se plut même à l’enrichir encore annuellement de quelques morceaux précieux, à partir de 1672, époque de la mort de son mari.

Une Mazarinade dit pourtant que Madame Séguier n’avait de goût que pour les livres qui lui étaient dédiés.

La Bibliothèque de Pierre Séguier fut transmise par héritage dans sa maison jusqu’à M. de Coislin, évêque de Metz, son arrière-petit-fils, qui la légua à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Une grande partie des manuscrits fut vendue en vente publique, à Paris, les 13 et 14 avril 1736. La Bibliothèque du roi en acheta dix-huit, à vil prix.

En 1715 on publia le catalogue de cette Bibliothèque, en un vol. in-folio, sous ce titre : Bibliotheca Coisliniana olim seguieriana ; accedunt anecdota multa quæ ad paleographiam pertinent, etc.

Il y a aussi un catalogue des manuscrits de Séguier. Paris, 1686, in-12.

S’il faut en croire Tallemant, ce serait une liaison de bibliophile qui aurait fait la fortune de Pierre Séguier. Il s’occupait de livres curieux, et ce goût, joint au voisinage, le mit en relation avec Le Masle [Michel Le Masle (1587-1662)], abbé des Roches, qui fut secrétaire du cardinal de Richelieu. Celui-ci s’avisa de le proposer comme garde des sceaux dans un moment d’embarras où l’on voulait avoir un instrument docile ; il fut agréé “ bien que l’opinion publique ne le trouvât pas trop en passe d’une pareille position.”

En effet, Pierre Séguier n’avait pas la réputation d’homme d’esprit, si l’on s’en rapporte à la fameuse anecdote du Raisonnement des bêtes.

Lorsque Cureau de La Chambre fut sur le point de publier ce livre, le chancelier Séguier lui demanda s’il ne pensait pas à lui dédier. “ J’y avois songé, repartit La Chambre, mais j’hésite à le faire, parce que le public pourroit y trouver matière à railleries.”

(Rymaille sur les plus célèbres bibliotières de Paris en 1649. Paris, Auguste Aubry, 1868, p. 13-14)

Peu de mois après la mort du chancelier, le procès-verbal de la prisée remplit deux volumes in-folio : le premier contenait les livres imprimés, que les imprimeurs Pierre Le Petit et Sébastien Mabre Cramoisy estimèrent à 21.855 livres et 11 sous ; le second contenait les livres manuscrits, que Melsichédech Thévenot et Claude Hardy estimèrent à 56.557 livres.

La veuve du chancelier conserva pendant onze années la bibliothèque de son mari. 



Les livres dont elle enrichit la bibliothèque pendant son veuvage portent les armes de Séguier avec, sur le dos et aux angles des plats les initiales « P S M F » [Pierre Séguier, Madeleine Fabri].



 

Après sa mort, on imprima, en vue de la vente de la bibliothèque, un catalogue des imprimés et un catalogue des manuscrits, établis à partir du procès-verbal de la prisée de 1672 : Bibliothecæ Seguierianæ catalogus (Paris, André Cramoisy, 1685, in-12, [1]-[1 bl.]-268 p.) et Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de défunt monseigneur le chancelier Séguier (Paris, François Le Cointe, 1686, in-12, 119-[1 bl.]-48-36-45-[1 bl.] p.) ; ce catalogue de manuscrits contient aussi des livres imprimés, soit dispersés parmi les manuscrits, soit rassemblés en fin de volume.

Marin Cureau de La Chambre.Novae methodi pro explicandis Hippocrate
(Paris, Edme Martin, 1668, in-12)
Paris, Alde, 24 mai 2016 : 14.640 €  

 
Martin Zeiller. Topographia Galliae (Francfort, 1657, in-fol.)

Pierre-Antoine Mascaron. Rome délivrée (Paris, Augustin Courbé, 1646, in-4)
Photographie Eric Grangeon


Le Rommant de la Rose (Paris, Antoine Vérard, 1497, in-fol.)
Reliure de Pierre Rocolet. Armes peintes sur le premier feuillet
Photographies BnF

Nicolas et Guillaume Sanson. Tables de la Géographie ancienne et nouvelle
(Paris, Pierre Mariette, 1667, in-fol.)
Photographie Fabrice Teissèdre

Reliure siamoise au chiffre de Séguier et de sa femme
sur Psalmi, Proverbia (1629-1650, 2 parties en 1 vol. in-12)
Bibliothèque de Montpellier

Les imprimés furent dispersés : dans le catalogue, on trouve des livres curieux, dans tous les genres ; les titres sont décrits sommairement ; on indique partout la ville, la date, le format et le nombre de volumes ; classement par ordre de matières.


 
Photographie BnF

L’essentiel des manuscrits resta par héritage dans la famille jusqu’à l’arrière-petit-fils du chancelier, Henri-Charles du Cambout de Coislin (1665-1732), évêque de Metz de 1697 à 1732, qui confia le catalogage des manuscrits à Dom Bernard de Montfaucon (1655-1741) : Bibliotheca Coisliniana, olim Segueriana (Paris, Louis Guérin et Charles Robustel, 1715, in-fol., [1]-[1 bl.]-[22]-810 p., fig.). Par testament, en date du 1er mai 1731, L’évêque les légua à la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui en prit possession en 1735.



Après la suppression des couvents, la bibliothèque de Saint-Germain fut remise à la garde de Dom Germain Poirier (1724-1803), qui eut la douleur de la voir exposée à toute espèce de périls pendant plusieurs années. En 1791, des voleurs enlevèrent un nombre considérable de manuscrits pour un secrétaire de l’ambassade russe à Paris, Pierre Dubrowsky (1754-1816), qui revint en 1800 à Saint-Pétersbourg avec sa collection, qu’il céda au gouvernement contre émoluments et pensions ; il avait vendu quelques-uns de ces manuscrits, grecs principalement, à James Edwards (1756-1816), libraire de Londres, et à Christopher-Vilhelm Dreyer (1738-1810), diplomate danois à Paris, ce qui expliquerait la présence d’une centaine de volumes à la British Library.      

Le terrible incendie qui dévora la bibliothèque le 20 août 1794 détruisi tous les livres imprimés, mais épargna presque tous les manuscrits. Ces derniers furent transportés à la Bibliothèque nationale en décembre 1795 et en janvier et février 1796.