jeudi 11 février 2021

Aux entasseurs de bouquins, qui ne les lisent point

 


A l’occasion de la publication de La Bibliophilie en 1894 (Paris, Techener, 1895), par D’Eylac [A. de Claye], Jules Le Petit écrivait, dans Le Courier du Livre (N° 12 -25 Juin 1895, p. 102-103) :

« M. de Claye est un bibliophile militant, ardent, convaincu. Il connaît de la passion des livres les satisfactions parfois immenses et les ennuis variés. Il sait la joie des trouvailles imprévues et aussi le regret poignant des acquisitions manquées, l’émotion tantôt douce, tantôt décevante, des recherches couronnées de succès ou des investigations infructueuses. Il a cette supériorité sur la plupart des écrivains qui s’adonnent à la bibliophilie par mode ou par occasion, d’exprimer des sensations vécues, au lieu de paraphraser, comme beaucoup d’autres, des lambeaux de lectures ou des fragments de conversations.

A d’autres points de vue, il a encore, sur la majorité de ceux-là, le privilège de pouvoir rester indépendant, de savoir résister à une tentation souvent séduisante, celle de subordonner ses jugements à l’hommage plus ou moins avantageux de volumes brillants, donnés en vue “ de la réclame ” ; ce qui l’engage à rendre compte seulement, - comme il le déclare, - des livres qu’il trouve dignes d’éloges, ou dont le mérite littéraire et artistique comporte de judicieuses critiques.

On peut dire, à propos des trois volumes de la Bibliophilie, que l’attrait, loin de s’épuiser, va toujours croissant.

Il faut donc souhaiter que M. de Claye continue longtemps à doter les bibliophiles de ces recueils documentaires, qui formeront pour l’avenir une histoire toute prête des beaux livres parus à notre époque, des bibliothèques que cette fin de siècle aura vues disparaître, des progrès de la reliure et des fluctuations, bizarres autant que fréquentes, du goût des livres à notre époque.

Il déclare lui-même, dans l’une de ses préfaces, que son but est d’arriver à reconstituer peu à peu “ l’état civil ” de nombreux livres intéressants ou précieux, en signalant leur passage chez divers possesseurs et en notant les prix atteints par ces mêmes livres en leurs successifs avatars. C’est là, en effet, un des côtés intéressants et un grand mérite de sa méthode descriptive.

En terminant, je demande à M. de Claye la permission de lui faire une toute petite remarque, et je le prie de m’aider à éclaircir la simple question suivante :

Il cite dans le cours de son dernier volume cet amusant sixain, que Pixerécourt adressait, dit-il, à ses livres :

 Chères délices de mon âme,

Gardez-vous bien de me quitter,

Quoiqu’on vienne vous emprunter.

Chacun de vous m’est une femme

Qui peut se laisser voir sans blâme

Et ne se doit jamais prêter. [sic]

Je croyais que ces vers étaient de Colletet. Je me rappelle les avoir vus, vers 1868 ou 1869, calligraphiés superbement (avec cette attribution) sur la porte de la bibliothèque du libraire Curmer, qui était passionné bibliophile autant que galant mari. Jules Janin, dans l’Amour des livres, en accorde la paternité à Condorcet. Et l’auteur d’une mignonne brochurette, intitulée : les Ennemis des livres, parue à Lyon, en 1879, les cite incomplètement comme étant de d’Alembert. Voilà plusieurs opinions différentes : laquelle est la bonne ? Je serais heureux si quelque bibliophile voulait bien me donner à ce sujet un renseignement certain. »


L’auteur de cette épigramme est bien Guillaume Colletet (1598-1659), élu membre de l’Académie française en 1634. On la trouve p. 26 de ses Epigrammes (Paris, Jean-Baptiste Loyson, 1653).

 

 

 

 

 

 

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