Brigadier du 4e régiment de hussards |
D’une famille d’Anvers [Belgique],
passée à Abbeville [Somme] en 1778, Eugène Pick est né à Vienne [Isère], place
de la Fûterie, le 20 janvier 1823, fils de François-Emmanuel Pick (1788-1858), ancien
brigadier du 4e régiment de hussards caserné à Vienne en 1815,
devenu tondeur, et de Marie-Anne Baudran (1794-1859), mariés à Vienne le 7
février 1816.
Arrivé à Paris très jeune,
sans ressources et ne sachant pas lire, Eugène Pick exerça de multiples métiers
très modestes pour survivre. Attiré par la librairie, il apprit à lire et finit
par entrer comme voyageur de commerce chez un éditeur, chargé de visiter les
clients et d’enregistrer les commandes de livres.
« En 1847, Pick de l’Isère,
chantant l’opéra et déclamant la tragédie et le drame avec enthousiasme, […] voulait
se faire comédien. La tempête révolutionnaire bouleversa cette idée.
Pick rencontre des commis
voyageurs, des courtiers en librairie, qui lui offrent de lui apprendre leur
métier et de l’enrôler dans leur société. Il accepte. Mais au premier engagement,
à la première leçon, il voit que ses compagnons sont de hardis aventuriers, de
vrais routiers à qui tous les moyens semblaient bons pour placer des volumes […].
Par l’énergie, l’éloquence
et l’intelligence, en bravant les menaces, les roulements d’yeux et les
rugissements des routiers, Pick de l’Isère, qui la veille n’était qu’un
nouveau, un débutant, un conscrit parmi eux, parvint à les dominer, à les
dompter. […]
Depuis cette époque la
volonté de fer de Pick a su les maintenir dans la discipline. Pas un ne s’écarte
du chemin droit tracé par le chef. On peut dire que dans le colportage la
librairie honnête a été innovée par Pick de l’Isère. »
(Fernand Desnoyers. Une journée de Pick de l’Isère. Paris,
Imprimerie Simon Raçon et Compagnie, 1864, H. C., p. 67-69)
Derniers numéros impairs de la rue Laffite, près l'angle de la rue Ollivier Photographie Charles Marville (1866) |
En 1848, Eugène Pick décida
de s’installer au 51 rue Laffitte [IXe, détruit], avant-dernier
impair, près l’angle de la rue Ollivier [rue de Châteaudun] et de l’église Notre-Dame-de-Lorette,
et de faire imprimer, à 100.000 exemplaires, une Histoire complète de Louis-Napoléon Bonaparte, président
de la République française (Paris,
Eugène Pick, 1848, in-18, [10]-211-[1 bl.] p., portrait et fac-similé d’une
lettre autographe) qu’il plaça lui-même chez les particuliers.
Eugène Pick, que tout
Paris a connu et dont peu ont gardé le souvenir, se qualifia de « Gil Blas
de la librairie » :
« Je suis le Gil
Blas de la librairie. Il n’est pas un métier auquel je n’aie touché. Mon
père était un soldat de la grande armée. Il n’était pas riche et avait beaucoup
d’enfants. Un soir d’hiver, après le chétif repas, toute la famille cerclait
les rares flammes du grand foyer. Le vent assiégeait de rafales russes la
pauvre chaumière du vieux militaire. Tout d’un coup, la porte s’ouvre, et un
homme enveloppé dans un grand manteau entre avec l’ouragan ! C’était un
oncle que nous n’avions jamais vu. Quel est celui de vous qui veut venir avec moi ?
dit-il. Je l’emmène à l’instant. Moi ! criai-je, en me levant. Son ton
résolu et énergique, son air fantastique m’avaient magnétisé. Le peu de fortune
de mes parents, pour qui j’étais une charge de plus, m’avait décidé. Quelque
temps après, j’étais au siège d’Anvers [après 25 jours de siège, la citadelle d’Anvers
fut remise à l’armée française le 23 décembre 1832], j’avais huit ans. Puis je
fus apprenti bijoutier à Paris, page de la reine d’Étioles, maître d’hôtel à
Lyon, voyageur partout. J’ai vendu des oranges sur le boulevard. J’ai appris la
déclamation et le chant. Je ne savais pas encore quelle était ma vocation.
Enfin je la sentis. Je me fis libraire-éditeur, sans l’aide de personne, sans
argent même, et c’est avec une simple brochure, la Biographie de Louis-Napoléon, président
de la République, qu’à force de volonté je parvins à faire imprimer, que
j’ai commencé ; cela a été la première pierre de la maison, du monument
que j’ai élevé. Je l’ai placée moi-même, cette brochure, dans toute la France,
formant et lançant sur le territoire, plus tard, six cents voyageurs pour me
remplacer quand je n’avais plus le temps de voyager moi-même. Voilà comment fut
fondée ma Librairie. »
(Fernand Desnoyers. Ibid., p. 20)
En 1850, Pick s’associa
avec Pierre-Louis Baudouin (° 1800), dit « Jeune », 18 rue Dauphine [VIe],
dans un immeuble construit en 1758, pour éditer, en 1851, l’ouvrage d’un ancien
avocat, Eugène de Mazincourt [dit « Marincourt » ou « Bazincourt »]
:
Le Bon Conseiller en affaires ou Nouveau Manuel national de droit français
(in-12) et un extrait de ce livre, intitulé Nouveau tableau-barème colorié,
aussi simple qu’ingénieux et d’un genre entièrement neuf.
18 rue Dauphine (mai 2019) |
Breveté depuis le 14 mars
1851, Pick baptisa le 18 rue Dauphine « Librairie napoléonienne, des arts et
de l’industrie » et devint - selon la formule de Félix Ribeyre (1831-1900),
rédacteur au Constitutionnel - « l’infatigable propagateur des
publications nationales et le soldat de la France impériale » (Histoire
de la guerre du Mexique. Paris, Eugène Pick de l’Isère, 1863, p. V). Portant
le gilet impérial broché d’aigles en soie que lui avait offert un fabricant de
la ville de Roubaix [Nord], Pick se voua surtout au colportage : ses
voyageurs, qu’il nommait ses « compagnons d’armes », et ses produits
couvrirent la France. La maison Pick avait aussi une adresse à Lyon: 8 place
Saint-André [rue Amédée Lambert, VIIe], quartier de La Guillotière.
En 1852 : Napoléon, la France, l’Angleterre, l’Europe. Histoire
de Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française,
comprenant la vie civile, politique et militaire du prince, depuis
sa naissance jusqu’à ce jour (in-8),
par le comte de Barins, pseudonyme du romancier Louis-François Raban.
En 1853 furent édités :
Histoire de Napoléon II roi de Rome, (Duc de Reichstadt), par
un ancien diplomate (in-8) ; Projet de réorganisation du notariat
(in-8), par Jean-Marie-Dominique Gardey, de Clarac, ancien notaire.
En 1854, Pick édita Le
Nouveau Manuel pratique du Code Napoléon (in-8), par Jean-Bonaventure-Charles
Picot, avocat à la cour impériale de Paris et docteur en droit, qui fut vendu à
plus de 200.000 exemplaires en quelques années, et Le Véritable Conseiller en
affaires (in-18, tableau), par Mazincourt.
L’année suivante furent
édités : Le Droit commercial expliqué et mis à la portée de tout le
monde (1855, in-12), par Mazincourt ; Les Beaux-Arts à l’Exposition
universelle de 1855, par Ernest Gebaüer (1855, in-18) ; Le Nouveau Paris, seul guide exact et
le plus complet de ceux qui ont paru jusqu’à ce jour (1855, in-16) ; Paris historique et monumental, depuis
son origine jusqu’à nos jours (1855, in-8) ;
Napoléon III, poème en quatre
chants, par Édouard d’Escola (1855, gr. in-8) ; Les
Campagnes de la Grande Armée (1855, in-32), par un ex-officier de la
vieille garde.
Suivirent : Louis-Philippe, la république et l’empire, par un journaliste en retraite (s.
d. [1856], in-8) ;
Les Fastes de la guerre d’Orient […]. Par
Eugène Pick (de l’Isère) (1856, in-8) ;
Photographie BnF |
Résumé historique
des campagnes des Français contre les Russes, depuis 1799 jusqu’en 1814
[…], par E. P*** [Emmanuel Pick], ancien officier de la Grande Armée
au 4e hussards (1856, in-8) ; Almanach impérial, historique,
anecdotique et épisodique des grandes inondations de 1856 (1857, in-8),
par E. Pick, de l’Isère.
Dès 1856, Pick céda à la
manie d’utiliser une particule dite « de courtoisie », c’est-à-dire
dépourvue de valeur nobiliaire et réservée à un usage mondain : il fut « de
l’Isère », comme Pons avait été « de Verdun », Arouet « de
Voltaire », Jean le Rond « d’Alembert », Caron « de
Beaumarchais » et Fabre « d’Églantine ».
Surnommé « le
Dennery du prospectus » [en référence à Adolphe Philippe-Dennery
(1811-1899), dit « d’Ennery », auteur prolifique], Pick était redouté
des compositeurs d’imprimerie autant que ceux-ci avaient peur de Balzac - tous
deux semblables par leurs incessantes et consciencieuses corrections : les
imprimeurs surnommèrent Pick « le Balzac des éditeurs ».
Eugène Pick, de l'Isère In Le Livre. Bibliographie rétrospective. Paris, Quantin et Uzanne, 1883, p. 189 |
« Le vaste front de
Pick de l’Isère, ce front qui lui-même semblait un pic, rendu plus vaste encore
par une heureuse calvitie, était marqué du sceau annonçant qu’un tel personnage
ne peut rester perdu dans la foule. Son œil noir plongeant, une moustache
martiale à enroulements épais, le verbe d’un homme qui a commandé sur les
champs de bataille, et surtout un langage strident dans lequel les r
ronflaient comme au Conservatoire, rattachaient bien à l’Isèrrrrre ce
drrrrramatique librrrrraire. »
(Champfleury. In Le
Livre. Bibliographie rétrospective. Paris, A. Quantin et Octave Uzanne,
1883, p. 178)
5 rue du Pont-de-Lodi (avril 2019) |
Vers la fin de l’année
1857, la « Librairie napoléonienne, des arts et de l’industrie » fut
transférée au 5 rue du Pont-de-Lodi [VIe], immeuble construit en 1840,
et devint en 1860 la « Grande Librairie napoléonienne, historique, des arts
et de l’industrie » : à l’une de ses fenêtres flottait le drapeau
tricolore.
Le titre des 7e
(1857, in-8) et 9e (1858, in-8) éditions des Fastes de la guerre
d’Orient devint Les Fastes de la grande armée d’Orient.
En 1858, Pick édita un
Tableau de l’histoire universelle depuis la Création jusqu’à ce jour (s. d.
[1858], 95 x 67 cm)
et l’Histoire de la Restauration ou Précis des règnes de
Louis XVIII et Charles X (1858, 2 vol. in-8, portraits), par François Rittiez.
Il fonda deux journaux : Le Trésor de la maison, journal universel
des connaissances utiles, dédié aux familles (N° 1, 14 mars 1858,
pet. in-fol. à 3 colonnes, 4 p.) et Le Propagateur universel, journal
de la ville et de la campagne, littéraire, artistique, historique,
agricole, industriel et commercial (N° 1, 25 juin 1858, in-fol.,
4 p.).
Rentrée triomphale à Paris de l'Armée d'Italie le 14 août 1859
par Louis-Eugène Ginain (Châteaux de Versailles et de Trianon)
« Le premier corps,
précédé du général Forey [Élie-Frédéric Forey (1804-1872]), venait d’atteindre
le boulevard Montmartre. Tout à coup un garde national s’élance ; pourquoi
ne le nommerions-nous pas ? – C’était M. Eugène Pick (de l’Isère), notre
excellent éditeur et directeur de la grande librairie napoléonienne, qui alors
faisait partie du 18e bataillon de la garde nationale. M. Pick, disons-nous,
son fusil d’une main, un laurier dans l’autre, s’avance au-devant du vainqueur
de Montebello, et lui présente cet emblème de la valeur guerrière.
Cette offre patriotique et
spontanée provoque des bravos unanimes. Chacun veut s’associer à cette preuve
de sympathie et d’admiration. Toute l’assistance applaudit et répète avec M.
Pick : Vive le vainqueur de Montebello ! vive le général Forey !
Le général, profondément
touché de cet hommage cordial, remercie l’honorable garde national, dont l’initiative
avait provoqué cette démonstration populaire, et emporte la branche de laurier.
Nous souhaitons que la même main et le même cœur patriotique offrent bientôt une
seconde branche au vainqueur de Mexico. »
(Félix Ribeyre. Histoire
de la guerre du Mexique. Paris, Eugène Pick de l’Isère, 1863, p. 152-153)
À partir de 1860, Pick édita
des almanachs, analogues par leur présentation, leur format (in-12), leurs
collaborateurs et leurs illustrateurs :
Almanach parisien pour l’année
1860, publié sous la direction de Fernand Desnoyers ;
Almanach
de Jean Raisin, joyeux et vinicole, sous la direction de Gustave
Mathieu ;
in Feuilleton du Journal général de l'imprimerie et de la librairie, 22 octobre 1859 |
Almanach de Jean Guestré, par Pierre Dupont ;
Almanach des gourmands pour 1862, par
Ch. Monselet.
Tous les jours, des
caisses remplies de livres étaient expédiées aux nombreux voyageurs de commerce
que l’ancien petit marchand d’épingles, à quarante pour un sou, du marché de la
rue de Sèvres [VIIe], avait sous ses ordres :
Grand almanach
de la France guerrière pour 1861 (1860, in-18), par Eugène Pick (de l’Isère) ;
Les Femmes de Shakespeare (1860, 2 vol. gr. in-8, 45 portr.) ;
Nouveau
manuel pratique du Code Napoléon expliqué (1860, in-18), par C. Picot ;
Catéchisme du Code Napoléon (1861, in-18), par J.-B.-C. Picot ; Nouveau
manuel pratique et complet du Code de commerce expliqué (1861, in-18), par
le même auteur ; La Coalition ultramontaine et ses conséquences
probables (1861, in-8) ; Un
concile et pas de schisme, par l’auteur de La Coalition ultramontaine
(1861, in-8) ;
Nouveau Manuel des propriétaires
et des usufruitiers, usagers, locataires et fermiers (1862,
gr. in-8), par Marc Deffaux, juge de paix ; Nouveau Manuel pratique et complet du Code Napoléon expliqué et mis à
la portée de toutes les intelligences (1863, in-8), par J.-B.-C. Picot ;
Histoires héroïques des Français, racontées à S. A.
Napoléon-Eugène, prince impérial, par P. Christian (1863,
in-18) ;
Histoire de la guerre du Mexique (1863, in-8), par Félix
Ribeyre, rédacteur du Constitutionnel ; Les Gloires, triomphes et
grandeurs de la France impériale (1864, in-12), par Eugène Pick ;
Le Voyage de S. M. l’Empereur Napoléon III
en Algérie (1865, in-8), par René de Saint-Félix ; Les Marchandes d’amour,
par Adèle Esquiros (1865, in-18) ;
Histoire de la seconde
expédition française à Rome, par Félix Ribeyre (1868, in-8).
« En dehors des
poètes qui lui coûtaient, Pick avait deux ou trois volumes qui lui rapportaient
beaucoup : le Code Napoléon expliqué, l’Histoire de France racontée au
Prince impérial, que d’innombrables commis-voyageurs, dressés et disciplinés
par lui, vendaient par centaines de milliers dans toute la France. Cet éditeur me
tint un jour ce propos fort sensé :
— Vous cultivez la littérature,
c’est fort bien, mais vous mourez de faim. A quoi vous sert votre intelligence ?
Voyez mes commis-voyageurs : ils savent à peine ce qu’on apprend à l’école mutuelle
et quelques-uns, en travaillant trois ou quatre heures, gagnent, très honorablement
somme toute, cinquante francs par jour. Faites comme eux, et quand vous aurez le
pain assuré, vous aurez tout le loisir d’écrire ce qu’il vous plaira.
Ce raisonnement était irréfutable.
Pick m’offrit à m’enseigner comment on s’y prenait, et le lendemain matin il sortait
avec moi et se précipitait dans la première boutique qu’il rencontrait. C’était
un cabaret. D’un geste, Pick repoussa les buveurs et écarta les verres alignés sur
le comptoir, pour haranguer plus à son aise le cabaretier.
—- Bonjour et bonsoir !...
Je suis Pick de l’Isère... je vous apporte le Code Napoléon... un splendide volume...
avec reliure dorée... Les cinq Codes... Napoléon... Mon père était un soldat de
la Grande-Armée.
Il regardait les assistants
en parlant et roulait des yeux blancs en faisant des gestes incohérents...
L’homme souscrivait, signait
sur l’immense registre et voulait à toute force payer d’avance quoiqu’il n’eût rien
vu, quoiqu’on lui dît qu’on ferait passer chez lui ; les clients l’imitaient...
Pick entra chez un faïencier,
chez un épicier, c’était la même chose ; au bout d’une heure, il avait
de l’argent plein ses poches.
—. Voulez-vous essayer d’un
autre quartier ? me dit-il, en hélant un fiacre. Cocher, à Belleville !
A Belleville, Pick s’élança
dans le petit kiosque du surveillant de la station, m’entraîna avec lui quoiqu’on
ne pût pas tenir trois là-dedans et fit signer ce malheureux. Puis il remonta en
voiture en me disant :
“ Vous voyez que ce n’est
pas difficile ! Servez-vous de votre intelligence ! ” »
(Édouard Drumont. La
Dernière Bataille. Paris, E. Dentu, 1890, p. 281-282)
À la librairie se
réunissaient des hommes politiques, des littérateurs, des poètes : Émile
de La Bédollière (1812-1883), journaliste et traducteur, qui fit connaître au
public français La Case de l’oncle Tom ; Félix Ribeyre (1831-1900), journaliste
et littérateur ; le chansonnier Pierre Dupont (1821-1870) ; Charles
Monselet (1825-1888), journaliste gastronomique ; Fernand Desnoyers
(1826-1869), le chantre de Madame Fontaine ; le fameux Charles de
Bussy, né Charles Marchal (1822-1870), auteur d’une brochure diffamatoire
intitulée Les Impurs du Figaro ; Armand Lebailly (1838-1864), autre
poète.
« C’est à M. Pick,
dit de l’Isère, que le poëte dut ses meilleurs jours. Homme bon, confiant, nature
enthousiaste, plus artiste que bien des artistes qu’il secourut et aima, sans
avoir à s’en louer toujours, il fut pour Le Bailly plus qu’un protecteur, plus
qu’un ami, il fut longtemps son père nourricier et son médecin. Il l’avait rencontré
pour la première fois en 1860, au dîner de sixième année de l’ancien Gaulois
; le poëte y lut des vers à la Pologne, et M. Pick, à cette occasion, prit sa
défense contre les railleries de quelques convives plus superficiels que
sérieux. Il avait deviné, entouré de soins et de bons offices, ce jeune homme
chétif, malade, qui avait des étincelles dans le regard, et il ne l’abandonna
que lorsque le poëte, oublieux et ingrat parfois, ou plutôt pauvre épave
errante à tous les vents de la nécessité, s’en alla ailleurs. »
(Aristide et Charles Frémine.
Armand Le Bailly. Paris, Sandoz et Fischbacher, 1877, p. 117)
Cadastre (1841) |
Plan (2019) |
Quelquefois, Pick et ses amis
se rendaient en partie de campagne à l’auberge dite « Au Coup du Milieu »
[aujourd’hui
on dirait « Au Trou Normand »],
sur la commune de Le Plessis-Piquet [Le Plessis-Robinson, Hauts-de-Seine] :
« Quand on sort de
Fontenay [Fontenay-aux-Roses] par la Voie creuse [rue Boris Vildé], qui
est bordée de noyers, on arrive en quelques minutes au sommet d’une petite éminence
d’où l’œil embrasse un panorama assez varié, prairies, grands bois, villages
aux blanches maisons, et à l’horizon la gigantesque silhouette de la tour de
Montlhéry. Un peu plus loin, les grands arbres qui bordent le chemin se
croisent en berceau, et une côte assez rapide descend vers l’étang du Plessis
[étang Colbert]. Avant d’y arriver, on trouve sur la droite, à l’endroit où se
rencontrent les routes du Plessis [rue de Fontenay] et d’Aulnay [rue Arthur
Ranc], et vis-à-vis de la guinguette du Coup du Milieu, un sentier [rue
de la Fosse Bazin] qui, en deux minutes, mène à la fosse Bazin. »
(Adolphe Joanne. Les
Environs de Paris illustrés. Paris, L. Hachette et Cie, s. d. [1856],
p. 748)
Dans cette auberge, tenue
par la mère Cense, ils allaient s’amuser à la balançoire, manger des œufs à l’oseille
et boire du mauvais vin très cher :
« Des
littérateurs amoureux du calme et de la verdure, des peintres à la recherche d’un
paysage, en avaient fait un centre de leurs réunions. On faisait des mots, on commençait
un roman, on esquissait un tableau. Henri Mürger y allait en compagnie de
Schaunard, et le charmant auteur de la Vie de Bohème trouvait souvent l’inspiration
sous les ombrages du Coup du Milieu. Joannis Guigard, l’amoureux des
castels, des armures, des usages du moyen âge, songeait aux chevaliers bardés de
fer, aux tours crénelées, aux mâchicoulis, aux herses, aux fossés, aux ponts-levis
de cette époque et rappelait que Châtillon, de son nom latin Castellio, devait son origine à des forteresses
bâties sur son territoire. Alfred Delvau aimait les arbres, les fleurs, les
ruisseaux. Charles Monselet rédigeait les menus. La Bédollière improvisait des
chansons ; Pierre Dupont buvait ; Fouque songeait à un article ;
un poëte poitrinaire, Armand Lebailly, toussait. Un autre poëte, qui cumulait
avec la profession beaucoup plus lucrative d’employé de l’octroi, a écrit la
vie de Lebailly, mort très-jeune, et qui a laissé outre des vers fort médiocres,
la Vie de Madame de Lamartine et la Vie d’Hégésippe Moreau, œuvres
plus sérieuses, qui ont paru dans la collection du Bibliophile français.
Lebailly
était protégé par M. E. Legouvé, qui l’aida de sa bourse et de ses conseils. Ce
pauvre garçon avait dans son talent une foi profonde, et s’imaginait être le poëte
le plus distingué de son temps. […]
A
cette époque, Lebailly restait rue Vavin, dans une espèce de maison, dite
meublée, dont il occupait un des cabinets les plus dégarnis de meubles.
Fernand
Desnoyers, encore un poëte, faisait partie des réunions du Coup du milieu. Un type étrange était
le libraire Pick de l’Isère, gesticulant, parlant haut. Les rares passants s’arrêtaient
au son de cette voix vibrante, à la vue de ces bras remuant comme un télégraphe
aérien, de cette figure maigre, percée de deux yeux noirs et vifs, encadrée de
longs favoris noirs. Pick avait une bande de voyageurs qui plaçaient dans les départements
des codes, des livres, tous à la louange de l’Empire. Desnoyers a écrit une plaquette :
Une Journée de Pick de l’Isère, qui n’a été tirée qu’à une soixantaine d’exemplaires
et est aujourd’hui introuvable.
Pick
a eu une foule de secrétaires, quelques-uns se sont fait un nom dans les lettres.
L’un d’eux – qui n’a jamais été littérateur – entra chez lui en sortant de la maison
de détention de Loos, dans le département du Nord, où un jury l’avait envoyé
pour le punir de faits qualifiés crimes par le Code. Ce garçon, toujours peu
scrupuleux, épousa une femme ayant le double de son âge, mais possédant une fortune
considérable. Devenu riche, l’ex-pensionnaire de la centrale se mit à le prendre
de très haut et à trancher de l’aristocrate. Malgré tout, quand il tend, d’un
air protecteur, le large battoir qui lui sert de main, on voit que ces doigts
longs et énormes ont été employés à une besogne rude. Mais beaucoup ignorent qu’ils
ont fabriqué des chaussons de lisière. Ce qu’il y a de bizarre, c’est que Pick
connaissait parfaitement le passé de cet individu. Il voulut faire un essai qui
ne lui réussit pas. […]
Après
la guerre étrangère et la Commune, quand les maisons des environs de Paris
furent reconstruites, l’auberge du Coup du Milieu resta à peu près seule
ruinée. Ses murs abîmés, ses fenêtres brisées, son toit effondré, formaient un
navrant contraste avec la végétation vigoureuse du jardin. » [sic]
(Auguste
Lepage. Les Cafés politiques et littéraires
de Paris. Paris, E. Dentu, s. d. [1874], p. 102-106)
Le Voyage de Sa Majesté l’Impératrice en Corse et en Orient (s. d. [1870],
gr. in-8), par Félix Ribeyre, publié quinze jours avant le siège de Paris, fut
la dernière pierre du couronnement de l’édifice de la maison Pick :
« Le Gil Blas de la
librairie ne perdit pas courage. Pendant qu’on bombardait Paris, il vendait et
faisait vendre au rabais sur les trottoirs l’ouvrage contenant le récit des
fêtes et des voyages de l’impératrice sur le Nil ; malgré les portraits de
la famille impériale, les images représentant les réceptions officielles, Pick
persuadait quelques Parisiens encore naïfs que cet ouvrage de luxe était un
pamphlet contre les Napoléon ! Et il trouvait le moyen de débiter ses
exemplaires à des gens crevant de faim ! »
(Champfleury. Ibid.,
p. 189-190)
Plus tard, en pleine Commune,
monté sur une table encombrée de livres, un volume à la main portant sur sa
couverture les armes de la maison impériale, Pick criait à la foule :
« Citoyens ! C’est
moi Pick ! Pick de l’Isère, le Gil Blas de la librairie ! Si vous me
voyez sur cette place avec ce livre, prêt à vous livrer ma tête ! c’est
que, moi aussi, j’ai mangé comme vous le pain noir du siège, comme vous, j’ai
donné mon sang à la patrie, et j’ai besoin maintenant de vivre ! Ne
regardez pas cet écusson, ne regardez pas ces armes ! Non ! citoyens,
regardez plutôt, en consultant ce livre que je ne vends pas, que je donne,
regardez ces gravures, chacune est la représentation vivante de vos hauts faits !
Ne faites pas attention à son titre, titre maudit par vous, peut-être ! Mais
regardez, en dehors de ce titre, regardez la Patrie ! Ce livre ne rappelle-t-il
pas vos faits d’armes d’Alma, de Solferino, vos victoires de Crimée et du Mexique ?
Quel que soit le nom sous lequel se sont accomplies ces victoires, ces
victoires françaises ne sont pas moins des victoires ! Quel que soit l’homme
politique qui vous parle, qui, pendant vingt ans, fut l’historiographe de vos
conquêtes, cet homme n’est pas moins un travailleur, terrassé, vaincu, ruiné
par sa foi ! Aujourd’hui, c’est le pain qu’il vous demande, cet homme, en
vous donnant pour rien, pour la valeur de trois sous, un livre dont les
vignettes, le texte, la couverture, la reliure de luxe valent six francs, prix
fort ! Oui, citoyens, vu la rigueur des temps, je vous donne pour trois sous
ce qui vaut six francs ! Achetez, citoyens, non sur l’étiquette, mais sur
ce qu’elle contient, un volume dont vous ne rembourserez jamais les frais
matériels ! Non seulement vous ferez une bonne affaire, mais vous ferez
une bonne action ! Je suis un travailleur comme vous ! Au nom de la
fraternité, achetez-moi ! sauvez de l’abîme un homme qui, pour avoir
touché à tout par son activité, par son intelligence, par son bras, par son cœur,
par son âme, a besoin de tout le monde dès que le sort a trompé ses espérances.
Profitez-en ! Je défie le meilleur citoyen d’entre vous d’être plus digne que
moi de votre intérêt. […] Mais c’est assez vous esquisser ma vie ; maintenant
que vous me connaissez, achetez-moi, achetez mon fonds ! Tout à trois sous !
A trois sous le volume comme la chanson de l’homme dont je fus l’historiographe,
et que je n’ai pas plus le droit de condamner, par reconnaissance, que vous n’avez
le droit d’absoudre, par patriotisme ! A trois sous l’Histoire de l’Empire !
A trois sous une histoire qui, sous l’Empire,
valait six francs ! Ce n’est pas le prix du papier ! Il ne faudrait
pas avoir trois sous dans sa poche pour s’en priver ! A trois sous, trois
sous ! »
(Mémoires de Monsieur
Claude, chef de la police de sureté sous le Second Empire. Paris,
Jules Rouff, 1882, t. VI, p. 168-171)
Le public se jeta sur ses
livres, dont les gravures, avec l’éloquence de Pick, avaient tenté les
communards, malgré l’horreur du nom que ces livres leur inspiraient.
Le journaliste Firmin
Maillard (1833-1901) rencontra encore Pick, las, fatigué et usé, plaçant ses
livres au Havre, quelques jours avant sa mort.
Eugène Pick, dont la chasteté
était proverbiale, mourut célibataire, le 24 février 1882, dans sa 60e
année, à l’hôpital de la Charité, 47 rue Jacob [VIe, démoli en 1936].
Carte de visite de Eugène Pick, de l'Isère |
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