vendredi 28 août 2026

Un nouveau Libri : Albert Thomas (1847-1907), ou l’héritier kleptomane déconfit

Albert Thomas

 

Albert-Félix-Théophile Thomas, architecte du gouvernement et expert près le Tribunal de la Seine, naquit à Marseille, 10 rue Grignan, le 11 août 1847. 

Ecole des Beaux-Arts, Paris

À l’École des Beaux-Arts de Paris, 14 rue Bonaparte [VIe], il fut l’élève des architectes Alexis Paccard (1813-1867) et Léon Vaudoyer (1803-1872). Prix de Rome en 1870, il fut pensionnaire de l’Académie de France, située dans la Villa Médicis à Rome, de 1871 à 1874.

Albert Thomas, par Fernand Lematte. Coll. Villa Médicis, Rome


Le 3 août 1875, demeurant alors 8 rue Miromesnil [VIIIe], il épousa Augustine-Caroline-Mathilde-Frédérique-Joséphine-Renée Portait, née à Augsbourg [Allemagne] le 2 janvier 1853 : 

Joseph Lesoufaché


parmi les témoins se trouvait un parent éloigné,  Joseph-Michel-Anne Lesoufaché (1804-1887), architecte, chevalier de la Légion d’honneur, 47 rue du Faubourg Saint-Honoré [VIIIe]. Le couple, qui demeurait 11 boulevard de Courcelles [VIIIe] en 1880, eut trois filles et deux garçons.

Chevalier de la Légion d’honneur en 1885, il devint architecte du palais des Archives nationales, 60 rue des Francs Bourgeois [IIIe], et eut pour attributions, en 1890, la surveillance et l’entretien de l’hôtel de Soubise.

Hôtel de Soubise, Paris


Il aurait mis l’hôtel au pillage : des rampes en fer forgé, grilles et balustrades finement ouvragées, boiseries sculptées auraient été transportées à son château de Vauilly, qu’il fit construire en 1898 à Nouan-le-Fuzelier [Loir-et-Cher], sur un domaine de 383 hectares, estimé 380.000 francs. Ces détournements ayant été découverts, on chercha, en haut lieu, à éviter le scandale. 



On imposa à Thomas la restitution des œuvres d’art enlevées, mais il paraîtrait que les originaux demeurèrent à Vauilly et que ce furent de simples copies qui en reprirent la place à l’hôtel de Soubise.


Palais d'Antin, Paris

De 1896 à 1900, il fut chargé de la construction de l’aile ouest du Grand Palais, dite Palais d’Antin, baptisé Palais de la Découverte en 1937. Il fut fait officier de la Légion d’honneur en 1900.

Outre son château et ses chasses en Sologne, Thomas avait d’élégantes et coûteuses relations. 

Madame d'Herblay


On le voyait souvent dans le promenoir du Palais de Glace – aujourd’hui Théâtre du Rond-Point -, avenue Franklin-D. Roosevelt [VIIIe], à proximité des Champs Élysées, surveillant assidûment les ébats d’une demi-mondaine, connue dans le monde galant sous un pseudonyme.

En 1905, il fut révoqué par Étienne Dujardin-Beaumetz (1852-1913), nouveau sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, de ses fonctions d’architecte-conservateur du Grand Palais, à la suite d’incorrections commises dans sa gestion.

Il mourut à Paris, 11 rue Talma [XVIe], le 29 janvier 1907, et fut inhumé au cimetière du Père Lachaise. Son épouse décéda 17 rue de Tournon [VIe], le 6 décembre 1925.

Albert Thomas descendait d’une lignée de papetiers provençaux, originaire de Barjols [Var].



Guillaume Thomas, était né à Barjols. Il avait été baptisé le 28 octobre 1659 et avait épousé, le 14 août 1684, Isabeau Hugues, de quatre ans sa cadette, de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume [Var]. Papetier à Barjols, il fut inhumé le 13 septembre 1710 dans le cimetière de Varages [Var].

Son fils Jacques Thomas fut baptisé à Barjols le 23 juillet 1688. Papetier à Méounes-lès-Montrieux [Var], il épousa, le 22 mai 1719, à Gémenos [Bouches-du-Rhône], une veuve, Catherine Signe, née à Auriol [Var].

Jacques Thomas, deuxième du nom, également papetier, est né à Méounes-lès-Montrieux le 13 décembre 1729 et est décédé à Gémenos le 23 décembre 1792. Il épousa, à Roquevaire [Bouches-du-Rhône], le 28 janvier 1753, Claire Pélissier, née à Marseille le 17 avril 1735 et décédée dans la même ville, 8 allées de Meilhan, le 1er février 1816.

Joseph Thomas est né à Gémenos le 31 octobre 1758. Négociant à Marseille, où il demeurait chez sa mère, 8 allées de Meilhan, il épousa, le 10 août 1814, Suzanne-Sophie Agnel, née à Marseille le 16 juin 1788. Il mourut à Marseille, 2 rue Sénac de Meilhan, le 7 avril 1837.

Jaune : Varages. Rouge : Barjols. Bleu : Saint-Maximin-la-Sainte-Baume. 
Noir : Roquevaire. Orange : Gémenos. Violet : Méounes-lès-Montrieux


Jean-Joseph-Étienne Thomas est né à Marseille le 24 novembre 1822. Habitant alors 21 allées de Meilhan, il épousa, le 11 août 1845, Marie-Madeleine-Alexandrine-Laure David de Penanrun, née à Paris le 22 février 1828, fille du directeur des douanes à Marseille. Il fut gérant d’un établissement de remonte, où les chevaux malades de l’armée étaient envoyés pour y être soignés, à Lamotte-Beuvron [Loir-et-Cher], à 8 km de Nouan-le-Fuzelier, puis devint percepteur des finances. En 1875, il était domicilié aux Mureaux [Yvelines].

Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, par Michel Fichot (1817-1903). Musée Carnavalet


Quelques jours après la mort d’Albert Thomas, un libraire se présenta à l’École des Beaux-Arts avec des gravures manifestement arrachées à des volumes de la bibliothèque de l’école, puisqu’elles portaient l’estampille de cet établissement. 

Cachets de la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts, Paris


Ces gravures avaient été trouvées par le libraire dans la bibliothèque de Thomas dont il venait de se rendre en partie acquéreur.

Gravure de Lepautre découpée


Un réparateur de tableaux est venu déposer un carton de gravures qui lui avaient été confiées par l’architecte et dont les timbres de la bibliothèque avaient été découpés à l’aide d’un canif.

Une dame X…, réparatrice de vieilles gravures, a spontanément déclaré que depuis dix ans, elle et son père avaient réparé plus d’un millier de gravures, pour un certain M. Thomas, qu’elle prenait pour un riche collectionneur. Sur toutes ces gravures, des grattages au canif, des morsures à l’acide avaient tenté de faire disparaître les estampilles officielles de propriété.

Léon Bonnat (1833-1922), directeur de l’École des Beaux-Arts depuis 1905, fit avertir Madame Thomas de cette situation. 

Collection Lesoufaché à la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts, Paris


Celle-ci rechercha aussitôt parmi les livres de son mari s’il s’en trouvait d’autres ayant la même provenance et elle renvoya spontanément à Bonnat 36 grands volumes provenant de la collection Lesoufaché, donnée par sa veuve en 1889 et installée dans une salle spéciale de la bibliothèque de l’école.

Madame Thomas adressa au Petit Journal une lettre qui fut publiée le 3 mars 1907 :

« Permettez-moi de rétablir de suite la vérité sur les faits reprochés à la mémoire de mon mari.

1° Rien de ce qui composait la bibliothèque de M. Thomas (livres, estampes, gravures) n’a été vendu depuis son décès ;

2° Les livres et documents trouvés soit chez lui, soit à son bureau des archives, avaient été empruntés pour la préparation d’un important ouvrage, l’Ornementation, dont M. Thomas avait dû interrompre la rédaction pour raison de santé. À l’inventaire, ces livres et documents ont été immédiatement rendus par moi aux Beaux-Arts.

Mon mari a vécu, est mort en honnête homme, laissant à ses enfants non seulement une aisance gagnée par son travail, mais, ce qui vaut mieux encore, l’exemple d’une vie d’honneur et de probité. »

Dès qu’il fut mis au courant par Bonnat, Étienne Dujardin-Beaumetz demanda au préfet de police, Louis Lépine (1846-1933), de faire procéder à une enquête, dont fut chargé Xavier Guichard (1870-1947), commissaire de la Sûreté, pendant qu’à la bibliothèque on effectuerait le récolement des livres et des gravures pour connaître l’importance exacte des vols.

Au cours des perquisitions qui furent opérées le 6 mars dans le cabinet que l’architecte occupait aux Archives, rue des Francs Bourgeois, on a découvert une malle remplie de gravures portant l’estampille de la Bibliothèque nationale.

Le procureur de la République décida qu’une instruction serait ouverte, confiée à Henri Boucard (1862-1934), juge d’instruction. En outre, une commission rogatoire fut envoyée au parquet de Romorantin pour que des perquisitions soient opérées au château de Nouan-le-Fuzelier, qui eurent lieu le 9 mars, dans l’après-midi, sous la pluie, et qui furent infructueuses.

Le 12 mars 1907, des marchands apportèrent à Guichard six gravures de Rembrandt portant l’estampille de l’École des Beaux-Arts, qui avaient été soustraites par Thomas.

Les vols commis à l’hôtel de Soubise furent corroborés par le témoignage d’un employé, qui est venu déclarer que Thomas avait dérobé un parquet tout entier d’une des pièces de l’hôtel, ainsi que des rampes en fer forgé.

Salle du conseil à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris
Tous les livres et tableaux posés sur les tables, toutes les gravures remplissant les cartons,
proviennent de la saisie opérée chez Albert Thomas.


Le montant des détournements commis par Thomas à l’École des Beaux-Arts et aux Archives était d’environ 500.000 francs. On était convaincu que beaucoup d’estampes avaient été vendues en Allemagne, par l’intermédiaire de deux courtiers.

L’idée première des vols à l’École des Beaux-Arts pourrait avoir été inspirée à Thomas par une rancune d’héritier déconfit. Thomas se croyait appelé à recueillir la succession de Lesoufaché, qui avait toujours protégé sa famille, qui avait fait obtenir à son père le poste de percepteur, qui s’était occupé de lui, qui avait subvenu aux frais de ses études. Ces espérances déçues ont pu contribuer à faire de Thomas le voleur de cette École des Beaux-Arts, qui avait hérité de ce qui aurait pu lui revenir.

Les déclarations d’un membre de l’entourage immédiat de Robert Estienne (1884-1971), attaché à la Compagnie d’assurances La Foncière, gendre de Thomas, époux le 22 mai 1906, à Paris [XVIe], de Germaine-Anaïs-Joséphine Thomas, née à Paris [VIIIe] le 20 décembre 1880 et décédée à Paris [VIIe] le 13 mars 1965, dressèrent un autre tableau :

« Je suis à même de vous renseigner. J’ai eu, hélas ! depuis quelques jours, à m’entretenir à tout instant de cette affaire avec M. Robert Estienne et vous pouvez considérer les déclarations que vous allez enregistrer comme l’expression scrupuleusement fidèle de sa pensée. Voici d’abord le récit des faits auxquels ont été mêlés Mme Thomas et les membres de sa famille. Quelques jours après la mort de M. Thomas ils jugèrent bon d’examiner le contenu de la bibliothèque du défunt. Ils y trouvèrent des ouvrages de la collection Lesoufaché, reconnaissables aux cachets qui y avaient été apposés et des gravures détachées portant l’estampille de la bibliothèque des beaux-arts. Pendant qu’ils étaient occupés à séparer les papiers, gravures et livres n’appartenant pas à M. Thomas de ceux lui appartenant, Mme Thomas fut invitée par la direction des archives nationales à prendre possession des objets laissés par M. Thomas dans le bureau qu’il y occupait en qualité d’architecte.

Mme Thomas se rendit à cette invitation et c’est ainsi qu’elle découvrit d’autres ouvrages et d’autres gravures que des signes extérieurs distinguaient de ceux appartenant à M. Thomas. Elle les emporta chez elle et les joignit aux pièces qu’elle avait déjà mises de côté pour les rendre à la bibliothèque des beaux-arts. Le lendemain, la direction de cette bibliothèque, prévenue par celle des archives, faisait prier Mme Thomas de remettre à la bibliothèque des beaux-arts les pièces qu’elle avait dû trouver dans les collections de M. Thomas et qui n’étaient pas sa propriété. Ce qui fut fait immédiatement. C’est à partir de ce jour que des révélations fantaisistes furent publiées dans plusieurs journaux.

On put lire, notamment, que des boiseries anciennes, des rampes et des balcons en fer forgé de l’hôtel de Soubise avaient été dérobés en 1890, aux archives nationales, par M. Thomas qui les avait expédiés à Nouan-le-Fuzelier pour en décorer son château. Or la construction du château de Vauilly ne fut terminée qu’en 1896. Il avait donc était [sic] impossible à M. Thomas d’y accumuler en 1890 les produits de ses prétendus vols. En outre, les objets dérobés qu’on recherche proviennent bien de l’hôtel de Soubise, mais c’est à la suite de la démolition d’une partie de ses bâtiments qu’ils disparurent. Qu’est-ce qui prouve que c’est M. Thomas qui les avait fait disparaître ? Enfin, le parquet de Romorantin vient de venir au château muni d’un mandat qui le chargeait d’y perquisitionner et de saisir au besoin tout meuble, livre ou gravure qui aurait été reconnu comme ayant été dérobé par M. Thomas. Or, vous avez pu constater vous-même, puisque vous assistiez à la perquisition, qu’aucun objet, qu’aucun tableau, qu’aucun papier de valeur ne se trouvait au château et que les magistrats s’en sont allés les mains vides.

On a dit aussi que le nombre des pièces restituées par Mme Thomas à la bibliothèque des beaux-arts était insignifiant comparativement à celui des gravures qu’on y rapportait chaque jour de divers côtés et que le total de toutes ces pièces atteint quinze cents. Or, à elle seule, Mme Thomas a réuni et remis aux beaux-arts douze cents pièces environ. Et je sais qu’il en a été remis soixante-sept d’autre part. J’ajoute que les pièces retrouvées par Mme Thomas n’étaient ni froissées ni détériorées, comme on l’a prétendu.

On a raconté encore qu’une perquisition avait eu lieu au domicile de Mme Thomas. C’est inexact. M. Guichard, chef de la brigade mobile, est seulement venu chercher les pièces que Mme Thomas tenait à sa disposition. Autre inexactitude. On a représenté le bureau que M. Thomas occupait aux archives comme un véritable magasin où il entassait le produit de ses vols. Or on n’a retrouvé dans ce bureau que sept livres et un petit carton contenant des gravures. Les livres n’étaient pas cachés ils étaient placés en un endroit où il était impossible à quiconque pénétrait dans le bureau de M. Thomas de ne pas les voir. C’était donc un singulier voleur que M. Thomas. Une caisse portant l’inscription “Glaces” aurait contenu des gravures encadrées, d’une origine inconnue. Vous pouvez dire que ces gravures étaient en réalité des photogravures reproduisant des dessins dont M. Thomas était l’auteur.

Enfin M. Thomas n’avait aucun lien de parenté avec M. Lesoufaché. Il n’eut avec M. Lesoufaché que des relations mondaines et amicales. A aucun moment, il ne se considéra, et on ne le considéra dans sa famille, comme l’héritier probable de M. Lesoufaché. On a dit tout juste le contraire. »

(« Le château de M. Thomas ». In Le Temps, 11 mars 1907, p. 3) 

L’inculpé étant défunt, l’action publique était éteinte et aucune suite judiciaire ne fut donnée à l’affaire.

« Quelques amateurs et un petit nombre de marchands au courant des aubaines de la salle des Ventes se rencontraient l’autre jour à l’hôtel Drouot.

On y mettait aux enchères, “en vertu d’une ordonnance de M. le président du Tribunal de la Seine”, un mobilier artistique, des dessins anciens et modernes, des étoffes, broderies, faïences, fusils de chasse…

Il n’y avait certes pas là de quoi tenter les passants distraits, car, à première vue, cette vente paraissait banale, tous les objets qu’énumérait l’affiche ou du moins presque tous étant à l’hôtel Drouot monnaie courante.

Mais, pour “ceux qui savaient”, ces objets avaient une valeur, dûment garantie, par le goût très sûr et même célèbre de celui qui les avait collectionnés.

Et même, à cette valeur “marchande” s’ajoutait par surcroît pour les raffinés comme une saveur de fruit défendu.

Il s'agissait, en effet, de la vente après décès de M. Albert Thomas, l’architecte fameux de l’hôtel Soubise et du Grand Palais, et l’on n’avait eu garde d’omettre dans le catalogue sommaire de la vente un certain “balcon en fer forgé”.

Ce balcon en fer forgé, évocation de révélations piquantes, n’était pas moins propre à exciter la convoitise des chercheurs de raretés .que les “importantes boiseries” qu’annonçait encore ledit catalogue sommaire.

Et les “dessins anciens et modernes” tiraient, il faut en convenir, un relief extraordinaire de la personnalité de l’artiste avisé, du fureteur adroit qui les avait recueillis. Ses choix pouvaient-ils être contestables ?... Il n’y avait qu’à acheter les yeux fermés.

La vente Thomas, pourtant, n’a pas “rendu”. La salle 2, où elle eut lieu, n’a pas retenti des enchères auxquelles on aurait pu s’attendre.

Tout le lot - même un chef-d’œuvre de Lancret, l’Assemblée dans un parc, une Vue de Venise de Canaletto, même les boiseries et le balcon en fer forgé, - a été soldé pour quelques milliers de francs.

Il convient d’ajouter qu’aucun des objets que l’on vient de vendre à l’hôtel Drouot ne provenait de ces “emprunts” dont on fit, il y a quelques mois, si grand bruit. Tous avaient été acquis à beaux deniers comptant par le célèbre architecte.

Ce détail leur donnera encore un autre cachet de rareté dans l’appréciation des gens de goût. »

(Ch. Dauzats. « Épilogue ». In Le Figaro, 18 juillet 1907, p. 3)

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