mardi 15 mars 2016

Charles-Louis Trudaine (1764-1794), victime de la barbarie terroriste de l'An II





Originaire d'une famille de tanneurs d'Amiens [Somme], dont les descendants s'étaient installés à Paris comme orfèvres, Charles Trudaine avait été baptisé le 3 janvier 1660 en l'église Saint-Nicolas-des-Champs [IIIe]. Il fut successivement conseiller au Parlement de Paris en 1684, maître des requêtes, intendant des généralités de Lyon et de Dijon, conseiller d'État. 

Plan d'intendance de Montigny (1777-1789)
Coll. A.D. Seine-et-Marne

La châtellenie-baronnie de Montigny-Lencoup [Seine-et-Marne] lui fut adjugée le 20 septembre 1694. Il épousa, le 4 février 1701, en l'église Saint-Eustache de Paris [Ier], Renée-Madeleine de Rambouillet de La Sablière (1680-1746), baptisée le 8 décembre 1680, fille de Nicolas de Rambouillet, seigneur de La Sablière [Saint-Germain-le-Gaillard, Eure-et-Loir], et de Louise-Madeleine Henry de Cheusse ; petite-fille de la célèbre Marguerite Hessein de La Sablière (1640-1693), qui donna l'hospitalité à La Fontaine, elle mourut à Paris, le 20 novembre 1746. Prévôt des marchands de Paris de 1716 à 1720, Charles Trudaine fut destitué par le Régent parce qu'il avait été « trop honnête homme » : il avait trop fermement défendu les intérêts municipaux contre les combinaisons financières de Law ! Il mourut à Paris, le 21 juillet 1721, âgé de 61 ans : « un abcès lui a crevé dans la tête ».

De son mariage étaient nés cinq enfants, dont Daniel-Charles Trudaine, dit plus tard « Le Grand Trudaine ».

Daniel-Charles Trudaine (1761)
par L. C. de Carmontelle
Né à Paris le 3 janvier 1703, Daniel-Charles Trudaine fut élevé au collège des Jésuites, fit son Droit et devint conseiller au Parlement de Paris en 1721. En 1727, il épousa, le 19 février, Marie-Marguerite Chauvin (1711-1734), née le 1er janvier 1711, fille de Michel Chauvin, conseiller au Parlement de Paris, et de Marie-Catherine de Bragelongne, puis acheta une charge de maître des requêtes. En 1729, il fut nommé intendant de la généralité d'Auvergne. En 1734, sa femme mourut à Clermont-Ferrand [Puy-de-Dôme] le 21 mars, âgée de 23 ans ; six mois plus tard, il fut fait intendant des Finances et administra ainsi les quatre départements importants des Fermes générales, du Commerce, des Manufactures et des Ponts-et-Chaussées. 


Cette même année 1734, il fit planter, dans le parc du château de Montigny, un cèdre que le botaniste Bernard de Jussieu (1699-1777) lui avait rapporté du Liban. Daniel-Charles Trudaine aimait les sciences et se plaisait dans la société des gens de lettres et des savants ; il fut admis à l'Académie des sciences en 1743. Il créa un bureau de dessinateurs pour dresser les plans des grands chemins de France [« Atlas de Trudaine », 1745-1780, 62 vol. grand in-fol. contenant plus de 3.000 planches manuscrites aquarellées], puis fonda l'École des Ponts-et-Chaussées en 1747. Il fit reconstruire, en 1749, le vieux manoir de Montigny. Il mourut à Paris le 19 janvier 1769. Il avait eu trois enfants.

Jean-Charles-Philibert Trudaine
gravé par Augustin de Saint-Aubin (1774)
d'après C. N. Cochin
Jean-Charles-Philibert Trudaine, né le 19 janvier 1733 à Clermont-Ferrand, fut adjoint à son père dès 1757, avec promesse de survivance ; il lui succéda dans tous ses emplois. En 1777, la charge d'intendant des Finances ayant été supprimée par Necker, il se retira dans la vie privée. Il aimait les lettres et recherchait ceux qui les cultivaient, et avait, dans son château de Montigny, un laboratoire où il s'occupait d'expériences de physique et de chimie. Le 5 août 1777, il succomba subitement dans sa voiture, alors qu'il visitait son domaine, sur le chemin conduisant du château de Montigny à la ferme de Grand-Champ [Villeneuve-les-Bordes, Seine-et-Marne]. 


Il fut inhumé le 7 août dans le chœur de l'église Sainte-Geneviève de Montigny.

La bibliothèque de Jean-Charles-Philibert Trudaine fut dispersée à partir du lundi 17 novembre suivant, en son hôtel parisien de la rue des Vieilles Audriettes [rue des Haudriettes, IIIe] : Notice des douze premières vacations des livres de la bibliothèque de feu M. Trudaine, conseiller d'Etat & conseiller aux Conseils royaux des Finances et du Commerce (Paris, Mérigot l'aîné, 1777, in-8, 234 p.) ; la deuxième partie du catalogue a une page de titre propre : Notice des quatorze dernières vacations des livres de la bibliothèque de feu M. Trudaine. Veuf en premières noces de Françoise Gaigne de Périgny, fille de Jean-Antoine Gaigne de Périgny, maître des requêtes, qu'il avait épousée le 21 mars 1756, Trudaine était veuf en secondes noces d'Anne-Marie-Rosalie Bouvart de Fourqueux (1747-1776), fille de Michel Bouvart de Fourqueux [Yvelines], intendant des Finances, et de Marie-Louise Auget de Monthyon, qu'il avait épousée le 9 janvier 1762 et qui était décédée à Paris le 26 septembre 1776 ; il en avait eu deux fils.

Charles-Louis Trudaine (1794)
par Joseph-Benoît Suvée
Musée des Beaux-Arts, Tours
Marie-Joseph-Louise Micault de Courbeton
par J. L. David
Musée du Louvre
Charles-Louis Trudaine de Montigny, né à Paris le 18 septembre 1764, épousa, le 16 juin 1789, en l'église Saint-Sulpice, une de ses parentes, Marie-Joseph-Louise Micault de Courbeton (1769-1802), fille de Jean-Vivant Micault de Courbeton [Seine-et-Marne], conseiller général des Poudres et Salpêtres du royaume, et de Marie-Françoise Trudaine. Charles-Michel Trudaine de La Sablière, né à Paris le 2 mai 1766, resta célibataire.
Élevés au collège de Navarre, les deux frères furent les condisciples du poète André Chénier (1762-1794), avec lequel ils eurent toujours les rapports de la plus étroite amitié. D'abord avocats du Roi au Châtelet de Paris, ils furent ensuite conseillers au Parlement.
Charles-Louis Trudaine avait formé une riche bibliothèque. Ami des lettres et des arts, il était lié avec un grand nombre de savants et d'artistes, au nombre desquels se trouvaient plusieurs des anciens amis de son père. 

La Mort de Socrate
par J. L. David
Metropolitan Museum of Art, New York
En 1787, le peintre Jacques-Louis David fit le tableau « La Mort de Socrate » pour les frères Trudaine. En 1793, les deux frères quittèrent Paris et vinrent fixer leur résidence à Montigny, où ils s'occupèrent d'agriculture.
Le 27 germinal an II [16 avril 1794], Jean-Vivant Micault de Courbeton, devenu président au Parlement de Dijon, beau-père de Charles-Louis Trudaine, tombait sous la hache révolutionnaire, accusé de « tentative d'émigration ».
À son tour, Charles-Louis Trudaine fut arrêté à Montigny, avec son beau-frère Joseph-Vivant Micault de Courbeton : 

L'Appel des dernières victimes de la Terreur à la prison Saint-Lazare (7 thermidor an II)
par Charles-Louis Muller
Musée des Beaux-Arts, Carcassonne
ils arrivèrent à Paris le 13 prairial an II [1er juin 1794] et furent conduits à Saint-Lazare, où Charles-Michel Trudaine les rejoignit. Un ancien ami du père des deux frères sollicita en leur faveur le peintre David, membre du Comité de sûreté générale : protégé autrefois par les deux frères, David refusa de s'intéresser à ses anciens amis.
Le 8 thermidor an II [26 juillet 1794], au lendemain de l'exécution d'André Chénier et la veille de celle de Robespierre, les frères Trudaine et Micault de Courbeton furent condamnés comme « complices d'une conspiration dans les prisons de Saint-Lazare » 

La guillotine à la barrière du Trône-Renversé (8 thermidor an II)
et exécutés à la barrière d'octroi du Trône-Renversé [la guillotine avait été dressée à l'emplacement du 79 boulevard de Picpus, XIIe] ; ils furent enterrés dans les deux fosses du cimetière de Picpus [35 rue de Picpus, XIIe]. Charles-Louis Trudaine, 29 ans, n'avait pas d'enfant ; son frère, 28 ans, était célibataire : avec eux finit cette famille dont le nom respecté depuis plusieurs générations, rappelait constamment le souvenir de la probité et de la justice.

La veuve de Charles-Louis Trudaine habita encore quelques années le château de Montigny. Elle donna à l'abbé Sieyès la riche et remarquable collection d'histoire naturelle et d'instruments de physique formée par son mari à Montigny et mit en vente une première partie de sa bibliothèque, en sa maison parisienne du 31 rue Taitbout [IXe], du 14 au 29 nivôse an X [4 au 19 janvier 1802] : Catalogue des livres de la bibliothèque de feu Charles-Louis Trudaine l’aîné (Paris, Bleuet fils aîné, an X [1801], in-8, viij-194-[2] p., 1.424 lots).

La liquidation de la succession des frères Trudaine, compliquée par l'intervention de l'État représentant les héritiers émigrés, dura près de sept ans. Leurs biens [Montigny et La Sablière], estimés 2.888.700 livres, furent séquestrés et administrativement dévolus moitié aux descendants de la ligne paternelle, moitié aux descendants de la ligne maternelle des suppliciés. La moitié dévolue à la ligne maternelle fut attribuée à une unique héritière, Adélaïde-Agnès Bouvart de Fourqueux (1745-1813), tante maternelle des défunts, épouse d'Étienne Maynon d'Invault (1721-1801), contrôleur général des Finances : il lui fut attribué le château de Montigny et ses dépendances.

Malade, la veuve de Charles-Louis Trudaine alla mourir à Genève, le 11 brumaire an XI [2 novembre 1802], à l'âge de 33 ans : son corps fut ramené à Montigny et inhumé le 22 brumaire an XI [13 novembre 1802] dans le chœur de l'église, auprès de celui de son beau-père.


La bibliothèque de son mari fut dispersée du lundi 25 nivôse an XII [16 janvier 1804] au vendredi 11 ventôse an XII [2 mars 1804], en sa maison, rue Taitbout, au coin du boulevard des Italiens : Catalogue des livres et manuscrits précieux, provenant de la bibliothèque de Ch.-L. Trudaine, après le décès de Mme sa veuve (Paris, Bleuet, An XII-1803, in-8, [2]-x-467-[1 bl.] p., 3.066 + 2 bis = 3.068 lots). Théologie [260 lots = 8,47 %], jurisprudence [110 lots = 3,58 %], sciences et arts [963 lots = 31,38 %], belles-lettres [645 lots = 21,02 %], histoire [1.090 lots = 35,52 %].

« A la fin de cette [dernière] Vacation, on vendra deux Corps de Bibliothèque d'ébénisterie, en forme d'Armoires, faits par BOULE.
Chaque Corps, ouvrant à deux vanteaux, portes pleines par le bas, et grillagées par le haut, garnies d'excellentes serrures à bascules, a 8 pieds 6 pouces de hauteur, 5 pieds de largeur, et 18 pouces de profondeur.
Ces Bibliothèques, sont d'acajou, plaquées en ébéne, enrichies de grotesques en cuivre et écaille coloriée, formant partie et contre-partie : le tout parfaitement conservé. Le bon goût qui règne dans ces sortes de meubles, et le fini précieux que savoit y donner le célèbre ébéniste Boule, les font rechercher par les amateurs. » [sic] (p. 467)

31. Heures de la Vierge. In-8, m. r. d. s. tr. Manuscrit sur vélin, acheté à la vente du baron d'Heiss, le 7 août 1782, avec de jolies miniatures.
43. Heures à l'usaige de Rome. Paris, Gillet Hardouin, in-4, rel. ant. à compart. Impr. sur vélin, orn. de 18 grandes miniatures, de lettres capitales peintes en or et en couleur, et des fig. grav. en bois. Ces Heures ont appartenu à Dom Gousset, et auparavant à Catherine de Médicis.
193. Musladini Sadi Rosarium politicum. Amstelod. Blaew. 1651, in-fol., ch. m. couv. en vél. cis. verd. d. s. t. Acheté à la vente de Mirabeau l'aîné.
265. Hommes à célébrer, pour avoir, en ces derniers âges, mérité de leur siècle et de l'humanité, relativement à l'instruction politique et économique, par Mirabeau le père. Italie, 1789, 2 vol. gr. in-8, gr. pap., bas. m. Exemplaire de Mirabeau fils aîné.
513. Description des animaux rares, tant sur la terre que dans l'eau, en nature et en squelette, par J. D. Meyer. Nuremberg, 1748, in-fol. gr. pap. v. fau. roul. fig. color. Exemplaire de Buffon acheté à la vente de Mirabeau l'aîné [n° 1.225].
516. Ornithologie, par Brisson. Paris, Bauche, 1760, 6 vol. in-4, v. m. fig. Exemplaire ayant appartenu à Buffon, sur lequel il y a quelques notes de sa main.
517. Histoire naturelle des oiseaux, trad. de l'anglois. La Haye, De Hondt, 1750, 4 vol. gr. in-4, v. br. Ex. de Buffon signé de lui.
531. Histoire des insectes, par Aug.-Jean Roesel de Rosenhof et Klemann. Nuremberg, Fleischmann, 1746 et suiv., 5 vol. in-4, m. verd, d. s. t. fig. color. Ex. de Mirabeau l'aîné.
543. A voyage to the islands Madera, Barbados, Nieves, St. Christophers, and Jamaica, by Hans Sloane. London, 1707, 2 vol. in-fol., m. r. dent. à petit fer, d. s. t. fig. Ex. donné en présent à l'abbé Bignon.
689. Analyse des mesures, des rapports et des angles, par Walmesley. Paris, Quillau, 1749, in-4, v. fil. fig. Ex. signé de Buffon.
880. Hymne Mantchou, chanté à l'occasion de la conquête du King-Tchouen, en 1779. In-fol. v. m. fil. Manuscrit acheté à la vente de Mirabeau l'aîné.
894. L'Enéïde de Virgile en vers françois. In-fol. m. r. fil. d. s. t. Manuscrit sur vélin du XVIe sur 2 col., 24 places propres à recevoir des miniatures ont été conservées en blanc. Original de la traduction faite par Octavien de Saint-Gelais. Acheté en janvier 1792 à la vente Félix, de Marseille. Vient de la bibliothèque de La Vallière [n° 2.459].
1.224. Mémoires du comte de Grammont, par le comte Ant. Hamilton. Stawberry-Hill, 1772, in-4,
v. éc. fil. fig. Ex. d'Hangar [n° 1.573].


1.677. Recueil de pièces intéressantes pour servir à l'Histoire de France, sous Henri IV et Louis XIII. In-fol. vél. Manuscrit sur papier, contenant 798 pages. Recueil rempli de faits curieux et peu connus, et accompagné d'une table des matières.

Adjugé pour le modeste prix de 20 francs au marquis Hippolyte de Châteaugiron (1774-1848), qui avait reconnu le manuscrit original et autographe [conservé aujourd'hui à Chantilly] des Historiettes de Tallemant des Réaux, inédites : l'ouvrage fut publié, censuré, par Monmerqué, Châteaugiron et Taschereau 


chez Alphonse Levavasseur en 1834 et 1835, en 6 volumes in-8, la notice et la table des matières en 1836. À son mariage en 1701 avec Charles Trudaine (1659-1721), Renée-Madeleine de Rambouillet de La Sablière (1680-1746) fut assistée par Élisabeth de Rambouillet de La Sablière (° 1632), sa grande-tante, veuve de Gédéon Tallemant (1619-1692), sieur des Réaux, restée seule héritière de toute sa famille. Madame Trudaine apporta donc à son mari tous les manuscrits de Tallemant des Réaux, son grand-oncle ; ils ont été conservés dans la bibliothèque de Montigny et n'en sont sortis qu'après la mort du dernier des Trudaine.

1.942. Picturae Etruscorum in vasculis nunc primum in unum colectae. Romae, Zempel, 1767, 3 vol. in-fol., bas. éc. dent. d. s. t. fig. coloriées. Ex. de Loménie de Brienne.
1.944. Danicorum monumentorum Lib. VI. Hafniae, Moltkenius, 1643, in-fol. v. jas. fil. fig. Ex. aux armes de Huet, évêque d'Avranches.
2.400. Ph.-Jac. Sachs Gammatologia curiosa. Francof. Fellgibel, 1665, in-8, v. br. fig. Ex. de Colbert.
2.402. L'Histoire naturelle éclaircie dans une de ses parties principales, la Conchyliologie, par M*** [Dezalier-d'Argenville]. Paris, De Bure l'aîné, 1757, 2 part. en 1 vol. gr. in-4, mar. bl. lav. régl. Ex. de Le Camus de Limare [n° 710].
2.517. Divers projets d'une place publique pour ériger la statue équestre de Louis XV. 1753, in-fol. atl. mar. r. dent. d. s. t. doub. de tabis. Rel. de Padeloup aux armes de Madame de Pompadour. Recueil manuscrit par François Blondel.

En 1811, la fille adoptive d'Adélaïde-Agnès Bouvart de Fourqueux, Élisabeth-Françoise Bouvart de Fourqueux (1793-1867) [fille naturelle de Charles-Michel Trudaine et de Victoire-Marie-Françoise de Montmorin (1765-1794)], femme du comte Benjamin-Pierre-Aimé-Théodore Le Cornu de Balivière (1782-1821), hérita de Montigny, qu'elle vendit en 1822 au comte anglais Georges de Stacpoole, moyennant 1.566.000 francs. 


En 1823, le Conseil municipal décida de placer sur la fontaine de la place du Marché, don de Jean-Charles-Philibert Trudaine, une plaque de marbre noir portant « A LA FAMILLE TRUDAINE, LES HABITANTS DE MONTIGNY-LENCOUP RECONNAISSANTS. ». En partie brisé, le marbre fut remplacé en 1877 par une plaque de fonte reproduisant la même inscription en lettres d'or.

À la mort du comte de Stacpoole, en 1852, le château fut vendu à une société de spéculateurs qui le démolirent afin de tirer profit des matériaux. Le cèdre du parc faillit alors être livré aux bûcherons : grâce à une souscription départementale, il put être conservé par la commune. Endommagé par un ouragan en 1860, il eut une branche de 2,50 m. de circonférence cassée, qui fut envoyée à Melun et fournit le bois des meubles qui ornèrent la préfecture de Seine-et-Marne. Il a beaucoup souffert des rigueurs de l'hiver 1879. Cet arbre, dont le tronc avait 12,10 m. de circonférence, atteignait 38 m. de hauteur et couvrait une superficie de plus de 1.000 m2 : il fut brisé par une tornade le 1er décembre 1935, à 13 h. 15.

D'or, à trois daims passants de sable







jeudi 10 mars 2016

Emmanuel-Louis-Nicolas Viollet le Duc*, père du célèbre architecte

* C'est à son fils aîné, Eugène-Emmanuel Viollet le Duc (1814-1879), que le patronyme doit d'être orthographié avec des tirets, dans un souci de rationalité.




Descendant d'une famille de bourgeois de Paris portant « D'argent à un chevron d'or accompagné en chef de deux trèfles de sinople et en pointe d'un bouquet de violettes au naturel », Emmanuel-Louis-Nicolas Viollet le Duc est né à Paris, le 30 mai 1781, de Jean-Nicolas Viollet le Duc (1741-1816), huissier, commissaire-priseur au Châtelet, et de Adélaïde-Françoise Boyaval (1750-1799).

Il dut abandonner ses études, forcé par la fermeture des collèges en 1793 et traumatisé l'année suivante par l'arrestation de son père comme « suspect et aristocrate », qui fut enfermé à la prison des Carmes.
À vingt ans, il fut placé chez un notaire, où il expédiait des grosses de huit heures du matin à dix heures du soir, puis il fut pourvu d'un emploi de chef de bureau au ministère de la Guerre. En 1804, il occupa le poste de sous-contrôleur du service du Grand maréchal du palais, Michel Duroc (1772-1813).
Le 18 juillet 1810, il épousa Élisabeth-Eugénie Delécluze (1785-1832), fille de l'entrepreneur de bâtiments Jean-Baptiste Delécluze (1733-1806) et de Marie-Geneviève Mathieu. 

1 rue Chabanais, Paris IIe
Le couple habita au 2e étage de l'immeuble appartenant aux Delécluze, 1 rue Chabanais [IIe] : au 1er étage résidait la veuve Delécluze et son second mari, Louis Foin, chef de bureau au ministère des Finances ; au 3e étage résidait Sophie Delécluze (1783-1840) et son mari, Antoine Clérambourg (1776-1855), fonctionnaire au ministère des Finances ; Étienne Delécluze (1781-1863), artiste peintre, occupait les 4e et 5e étages. Les deux beaux-frères, Viollet le Duc et Étienne Delécluze partageaient une même habitude de réception dans les salons de l'immeuble de la rue Chabanais : le vendredi chez Viollet le Duc, le dimanche chez Delécluze.

« Tous les vendredis soir se réunissait chez lui un groupe de lettrés dont plusieurs passaient leurs soirées à se parfumer de vieilles poésies. Joseph-Victor Le Clerc, Casimir Delavigne et son frère Germain ; le vieux Briffault, pareil à l'ombre de Ninus ; Paul Avenel, l'auteur du livre étrange Le Guillotiné stupéfait ; M. Patin, homme de goût, saturé de Virgile et d'Horace ; Delécluze, devenu le beau-frère de Viollet le Duc ; Beyle, esprit de trempe vigoureuse, plein d'aperçus éclatants, qui entreprit tout, qui eût pu tout achever et n'acheva rien, météore étrange et original, plus célèbre sous le pseudonyme de Stendhal ; Ampère, “ changeant comme le mois d'avril (fickle as April, ” dit Shakespeare), fils infiniment spirituel d'un homme de génie ; Mignet, talent sévère, un modèle de droiture et de dignité ; Sautelet, pétillant de verve ; tels étaient les habitués de ce cercle, qui se tenait alternativement le vendredi chez le Duc, le dimanche chez Delécluze, rue Chabannais, au coin de la rue Neuve des Petits-Champs. Le romantisme naissant défrayait d'ordinaire la conversation, qui tournait en discussions animées où Beyle faisait avec une vivacité spirituelle, une bravoure sans égale, sa partie paradoxale. Du sein de ces discussions sortit, vers 1819, l'essai d'un recueil périodique, le Lycée français, feuille purement littéraire qui voulait être classique, tout en admettant des compositions du goût le plus divers, et qui promit plus qu'elle n'eut le temps d'accomplir. » [sic]
(F. Feuillet de Conches. Causeries d'un curieux. Paris, H. Plon, 1868, t. IV, p. 14)

Sous la Restauration, en 1814, il devint sous-contrôleur des services du palais des Tuileries ; en 1824, il fut nommé conservateur des résidences royales et vérificateur des dépenses de la Maison du Roi. 

Palais des Tuileries en 1857.
Après la révolution de 1830, il devint gouverneur des Tuileries, où il installa sa famille au cours de l'été 1831.

S'étant formé uniquement par la lecture des poètes, Emmanuel-Louis Viollet le Duc [dit « Viollet-Leduc »] débuta dans les lettres avec un Nouvel art poétique. Poëme en un chant (Paris, Martinet, 1809), qui fut son grand succès et qui eut trois éditions dans la même année. Suivirent Le Retour d'Apollon, poëme satirique (Paris, Janet et Cotelle, 1812), Philippiques à Napoléon (Paris, Marchands de nouveautés, 1815), L'Art de parvenir, poëme en un chant (Paris, Marchands de nouveautés, 1817), La Métroxylotechnie poëme en un chant (Paris, A. Bobée, 1820), Précis d'un traité de poétique et de versification (Paris, Bureau de l'Encyclopédie portative et Bachelier, 1829), Précis de dramatique ou De l'art de composer et exécuter les pièces de théâtre (Paris, Bureau de l'Encyclopédie portative et Bachelier, 1830).

Emmanuel-Louis-Nicolas Viollet le Duc, par G. Staal.
Le Bibliophile français. Gazette illustrée.
Paris, Bachelin-Deflorenne, n° 6, avril 1869, p. 333. 

Il a pris part à la rédaction du Lycée français, ou Mélanges de littérature et de critique (Paris, Bechet aîné, 1819-1820, 5 vol.), et a donné de nouvelles éditions des Œuvres de Jean Rotrou (Paris, Th. Desoer, 1820, 5 vol.), des Œuvres de Boileau Despréaux (Paris, Th. Desoer, 1821), des Œuvres de Mathurin Regnier (Paris, Th. Desoer, 1822).



Le plus important de ses ouvrages fut le Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet le Duc, […]. Pour servir à l'histoire de la poésie en France (Paris, L. Hachette, 1843, in-8, 11-[1 bl.]-624 p., articles non numérotés), avec une « Table alphabétique des poëtes français annotés dans ce volume ».

« La spoliation des grandes bibliothèques avait couvert les boulevarts et les quais de ces livres dont j'étais curieux, que mes occupations ne me permettaient pas de consulter dans les établissements publics, et qui depuis sont devenus introuvables. Je différais en cela du plus grand nombre de nos amateurs actuels, que je n'achetais ces livres que pour les lire, et non pour leur beauté ou leur rareté : car personne n'en voulait, et leur emplète m'attirait les reproches de ma famille et les sarcasmes de mes amis, tant était étrange, à cette époque, mon goût pour ces bouquins ! Les Anglais, accourus en 1814, enlevèrent les dernières richesses en ce genre que possédaient encore quelques vieux libraires, et nos bibliophiles ne pensèrent à les désirer que quand il ne s'en trouva plus ; au point que c'est en Angleterre qu'ils vont maintenant les racheter au poids de l'or, afin de se procurer la satisfaction d'enfouir sous l'acajou ou le palissandre ces livres, dès lors perdus pour l'étude et pour eux-mêmes, qui souvent les ont touchés une dernière fois en les mettant sous clef.
Pour n'être pas confondu avec cette espèce de bibliotaphes, j'ai voulu faire connaître ces livres inconnus. […]
Je n'ai pas la prétention d'avoir composé une histoire complète de la poésie française. Mon ouvrage, s'il mérite ce nom, n'est que le catalogue, la liste des poëtes que je possède, avec des notices bibliographiques sur leurs différentes éditions ; l'analyse consciencieuse, accompagnée d'extraits, de ce que leurs œuvres contiennent, et la biographie de ces auteurs. […] Ce sont de simples matériaux pour un travail plus important, et dont je laisse l'exécution à un écrivain plus jeune que moi, plus habile, ou plus hardi.
On n'a cessé de m'objecter que ce titre de CATALOGUE que je donne à mon livre éloignerait bien des lecteurs. Cette considération fort sérieuse, en m'empêchant de trouver un libraire, m'a mis dans l'obligation d'imprimer à mes frais ; mais elle n'a pas eu le pouvoir de m'arrêter. […] Je tenais à mon titre de Catalogue, par l'excellente raison que ce livre n'est réellement qu'un catalogue ; […] Et puis j'ai vu passer sous mes yeux tant de livres rares et ignorés, provenant de bibliothèques précieuses vendues et dispersées de mon temps, dont il ne nous reste rien que ces catalogues qui ne donnent que des titres, encore souvent inexacts ou mal classés, rédigés à la hâte par des libraires illettrés, que j'ai craint le même sort pour le peu de livres que je possède. » [sic] (« Avertissement », p. 6-9)

Le soin que Viollet le Duc prit dans son catalogue de souligner les conditions, d'indiquer la grandeur des marges, la bonne conservation des reliures ou la qualité des papiers, témoignent de son expérience et de son ardeur de bibliophile.



Ce catalogue fut complété par un second volume : Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet le Duc […]. Chansons, fabliaux, contes en vers et en prose […] (Paris, J. Flot, 1847, in-8, XII-31-[1 bl.]-252 p.), avec une « Table alphabétique des chansonniers et de leurs ouvrages » et une « Table alphabétique des conteurs et de leurs ouvrages ».

La révolution de février 1848 lui fit perdre son emploi, l'expulsa du local où il avait réuni ses livres et le jeta dans un profond découragement. Il se retira à la campagne et se renferma au milieu de sa chère bibliothèque. Pour se compléter une modeste aisance – un honnête homme ne s'enrichit point dans les administrations publiques -, il se décida à se défaire d'une partie de sa bibliothèque, fruit de cinquante années de recherches et de travaux, en la livrant aux enchères : 


Bibliothèque de M. Viollet le Duc. Première partie. Poésie, conteurs en prose, facéties, histoires satyriques, prodigieuses, etc., addition : Œuvres de Voltaire, exemplaire unique (Paris, P. Jannet et Regnault, 1849, in-8, xj-[1 bl.]-224 p., 1.623 + 11a ou bis + 1b = 1.635 lots). La vente se déroula à la Maison Silvestre, 28 rue des Bons-Enfants, du lundi 5 au mercredi 21 novembre 1849, en 15 vacations.

« Plus tard, sans doute, un autre catalogue annoncera-t-il encore la vente du reste de mes livres sur l'art dramatique, les pièces de l'ancien théâtre français ; puis une collection d'ouvrages sur la langue française, la philologie, les logomachies, les proverbes, etc., etc. ; puis une multitude de livres à emblèmes, à gravures anciennes ; puis les historiens, les mémoires particuliers, et ces petits bijoux, recueils historiques que j'ai vus si recherchés dans un autre temps, et que j'avais acquis, classés, soignés et habillés, comme de vieux amis de jeunesse qui ne devaient m'abandonner qu'au tombeau. Je ne crois pas que l'ingratitude soit de mon côté : j'avais foi aux enseignements de l'histoire ; l'étude de ces livres m'a entretenu dans une fatale sécurité. Je reconnais la vanité de leurs leçons : ils m'ont trompé. » (p. vj)



Il y eut effectivement une deuxième partie, dont la vente s'effectua à la Maison Silvestre, du jeudi 17 au samedi 19 février 1853, en 3 vacations : Bibliothèque de M. Viollet le Duc. Deuxième partie. Théologie, jurisprudence, beaux-arts, théâtre, histoire (Paris, J. Jannet, 1853, in-8, [2]-42 p., 479 + 1bis = 480 lots).

Lié avec Pierre Jannet (1820-1870), successeur de Silvestre, qui avait entrepris la publication d'une « Bibliothèque elzévirienne », Viollet le Duc fournit à cette collection un roman, Six mois de la vie d'un jeune homme (1797) (Paris, P. Jannet, 1853), qui a parfois une apparence d'autobiographie, et l'Ancien théâtre françois ou Collection des ouvrages dramatiques les plus remarquables depuis les mystères jusqu'à Corneille (Paris, P. Jannet, 1854-1857, 10 vol.).


Emmanuel-Louis-Nicolas Viollet le Duc est décédé à Fontainebleau [Seine-et-Marne], 17 rue Marrier, le dimanche 12 juillet 1857, à 4 heures du matin.





dimanche 6 mars 2016

La Vénération d'Antoine Vivenel (1799-1862) pour Androuet du Cerceau

Lambert de Ballyhier. Compiègne historique et monumental.
Compiègne, Langlois, 1842, t. I, p. 365.

D'une ancienne famille de Compiègne [Oise] installée sur la paroisse Saint-Jacques, c'est au n° 8 l'ancienne rue de la Cagnette [rue Vivenel], face aux Petites Écuries, que naquit le 27 ventôse an VII [17 mars 1799], Antoine-François Vivenel, fils d'Antoine-Nicolas Vivenel (1777-1839), plâtrier, et de Marie-Françoise Bonnezon (1779-1819), mariés depuis le 29 ventôse an VI [19 mars 1798].

Après avoir interrompu des études au collège de Compiègne, Antoine Vivenel vint à Paris en 1817 pour entrer comme commis chez André-Alexandre Marcel (1777-1841), entrepreneur de bâtiments. Il se mit à travailler avec ardeur et suivit les cours de l'École royale gratuite de dessin, rue de l'École de médecine [VIe].

Après plusieurs voyages formateurs en Italie, en Allemagne et en Angleterre, il entreprit la construction de maisons à partir de 1827. En 1839, il se construisit une « Casa Vivenel », 61 rue Blanche [détruit, IXe]. 

Hôtel Collot.

Remarqué par l'architecte Louis Visconti (1791-1853), il fut l'entrepreneur de la construction des hôtels Collot [25 quai Anatole France, VIIe, Galerie J. Kugel], en 1840, 

Hôtel de Pontalba.

et de Pontalba [41 rue du Faubourg-Saint-Honoré, VIIIe, résidence de l'ambassadeur des Etats-Unis], de 1842 à 1855, de la crypte sous le Dôme des Invalides, de 1842 à 1861, pour recevoir le tombeau de Napoléon, 

Edmond Texier. Tableau de Paris.
Paris, Paulin et Le Chevalier, 1853, t. II, p. 244.
et des fontaines Saint-Sulpice [place Saint-Sulpice, VIe], de 1843 à 1848, 


Edmond Texier. Tableau de Paris.
Paris, Paulin et Le Chevalier, 1853, t. II, p. 243. 









et Molière [place Mireille, Ier], en 1844.

Place de Grève en 1819


Depuis longtemps insuffisant, l'Hôtel de Ville de Paris fut agrandi de 1837 à 1846, sous la direction d'Étienne-Hippolyte Godde (1781-1869) et de Jean-Baptiste Lesueur (1794-1883). Vivenel devint l'entrepreneur général des travaux : la cour fut couverte d'une verrière, l'étendue de la façade primitive fut doublée par l'adjonction de deux ailes et des bâtiments furent construits sur la rue de Rivoli, la place Lobau et le quai.

Peu à peu, il parvint à une position de fortune assez considérable, qui lui permit de collectionner des objets d'art, des estampes et des livres.
Voulant offrir à la jeunesse de sa ville natale les supports d'un enseignement dont il n'avait pu profiter lui-même, il commença dès 1840 à offrir des livres à la bibliothèque de Compiègne : plus de 400 ouvrages, livres d'histoire et d'architecture surtout, mais aussi des livres gravés de grande valeur, ainsi certaines éditions du XVIe siècle de Dürer, ainsi que les Œuvres complètes de Voltaire, reliées aux armes de l'impératrice Joséphine. Ces livres portaient pour la plupart un de ses ex-libris.



Vivenel possédait au moins trois ex-libris : un ex-libris gravé représentant deux anges encadrant les initiales entrelacées d'Antoine Vivenel [54 x 45 mm.], le plus souvent utilisé ; une simple petite vignette portant l'inscription « A. Vivenel » ; un ex-libris gravé, plus rare, représentant un simple chapiteau corinthien au pied d'un buisson.



Pour son usage personnel et pour ses amis, il dressa le catalogue de sa bibliothèque. Ce Catalogue des livres en petit nombre composant la bibliothèque de M. Vivenel architecte , entrepreneur général de l'Hôtel de Ville de Paris (Paris, J. Techener, 1844, in-8, [4]-VII-[1 bl.]-434 p., 1.306 articles non numérotés) renferme un grand nombre d'ouvrages sur les beaux-arts, les dessins des grands maîtres nationaux et étrangers, leurs œuvres capitales, les sciences et les arts, et, on s'y attend, une série presque complète d'ouvrages sur l'architecture ; 





Vivenel s'est attaché, entre autres, à rassembler tout ce qu'il a pu trouver du grand architecte du XVIe siècle, Jacques Androuet du Cerceau. Beaux-arts (p. 1-138), architecture (p. 139-244), antiquités (p. 245-259), sciences et arts (p. 261-284), jurisprudence (p. 285-292), sciences philosophiques (p. 293-300), belles-lettres (p. 301-350), histoire (p. 351-404), table des divisions (p. 405-408), table des noms d'auteurs et des matières (p. 409-434). Orné de 2 planches en taille-douce et de 36 illustrations sur bois, ce catalogue, non destiné au commerce, n'a été tiré qu'à 100 exemplaires, papier façon de Hollande, et 5 exemplaires sur papier de couleur : l'exemplaire du comte Horace de Viel Castel (1802-1864), conservateur au Louvre, est sur papier vélin rose ; celui offert par l'auteur à la Société des Antiquaires de Picardie a été imprimé sur papier bleu.

« Dans une bibliothèque de quelqu'importance un catalogue est indispensable ; c'est d'abord un répertoire utile ; c'est de plus un panorama varié que l'amateur studieux parcourt avec plaisir en reposant sa vue sur les ouvrages qui flattent le plus ses goûts et le genre spécial de ses études.
Mais ce n'est pas dans le nombre des volumes qu'il faut faire consister l'excellence d'une bibliothèque, c'est dans le choix qui a présidé à sa composition et dans le mérite des ouvrages qu'elle réunit.
C'est alors seulement que les personnes éclairées lui assignent un rang élevé, et que sa réputation, confirmée par le temps, lui donne un prix considérable.
Je n'ai jamais été bibliomane, mais dès ma première jeunesse j'étais bibliophile ; je recherchais partout les bons livres, les bonnes éditions et même les belles reliures, parce que je crois que les grandes et belles choses doivent être dans toutes leurs parties l'objet d'une recherche dirigée par des vues artistiques.
Mon amour pour les livres s'est donc fortifié avec l'âge, mais je m'estime heureux d'avoir su contenir cette passion dans de justes limites, ma bibliothèque était uniquement pour moi une amie que j'élevais pour mon bonheur personnel et domestique, aussi me suis-je bien gardé de vouloir trop l'étendre ; j'ai écarté de mes rayons tout ce qui n'était point à mon usage, tout ce qui ne se rapportait pas à ma spécialité studieuse. Par les mêmes motifs, j'ai renoncé aux vieux manuscrits, fort curieux d'ailleurs, mais dont souvent le premier mérite est de coûter fort cher à cause de leur rareté et de la difficulté que l'on éprouve à se les procurer. Les vieux manuscrits doivent bien plutôt être l'objet d'une collection nationale ; ils représentent les archives de l'histoire, et, sous ce point de vue, leur réunion est une véritable richesse ; que contiennent-ils souvent ? Rien qui n'ait été mieux exprimé, mieux présenté, mieux développé par les auteurs modernes, qui ont traité les mêmes sujets. En un mot, un vieux manuscrit est un titre authentique auquel on a recours dans l'occasion pour rétablir un fait altéré ou dénaturé, pour rendre à la vérité l'éclat qui lui appartient, et que voilent quelquefois la passion ou l'ignorance.
Né avec un goût passionné pour la littérature, pour les arts et pour les sciences, j'ai eu le chagrin fréquemment renouvelé d'en être détourné par les affaires, par les grandes entreprises qui ont absorbé ma première jeunesse, cette époque heureuse de la vie où l'on pourrait amasser tant de trésors, et mon âge mûr où il m'eût été possible de les mettre en ordre. J'ai donc été entraîné malgré moi non par le désir, ou par le besoin de spéculer, mais par la nécessité de suivre un cours de choses devenues pour moi une nécessité pressante par leur liaison étroite et indissoluble.
Aussi l'étude des langues grecque et latine n'est-elle plus guère qu'une ombre pour moi ; je n'ai pu mettre dans ma bibliothèque tous ces auteurs de l'antiquité qui sont encore aujourd'hui la gloire des lettres, je n'ai que la traduction de leurs chefs-d'œuvre ; sans doute aussi, je ne jouis pas autant que je le voudrais du génie de ces langues mortes, mais Homère, Sophocle, Euripide, Démosthène, Cicéron, Virgile, Horace et tant d'autres n'en sont pas moins sublimes pour moi, et me font toujours passer les plus agréables heures de la journée.
Ma bibliothèque se compose en grande partie de livres d'arts, notamment sur l'architecture. Ces ouvrages sont enrichis de beaux dessins, de belles gravures, de portraits magnifiques. Ma collection est peu nombreuse ; mais je crois pouvoir, sans trop de présomption, affirmer qu'elle peut être considérée comme précieuse.
Je n'ai point voulu, en formant cette collection de livres, étaler un faste scientifique qui serait presque ridicule, j'ai travaillé pour moi ; ma bibliothèque n'est point en acajou, elle n'est point en palissandre, elle est en chêne ; je n'ai point du haut en bas, et surtout à son sommet, des masses d'in-folios, d'in-quartos, d'in-octavos, qui font ouvrir les yeux des visiteurs, qui leur donnent tout d'abord une haute idée du possesseur ; mais, j'ai des livres d'une bonne morale, propres à de saines études ; j'ai des livres qui remplissent le cœur et l'âme, qui donnent de bonnes pensées et portent aux bonnes actions. » [sic]
(Vivenel. « Un mot », p. I-IV)

« Si le premier et principal mérite d'une collection de livres est, comme le pensent quelques personnes, d'avoir un caractère spécial et déterminé qui fasse connaître du premier coup d'œil le goût dominant ou les occupations habituelles de son possesseur, nulle bibliothèque ne me parût jamais mieux remplir cette condition que celle dont j'ai en ce moment le catalogue sous les yeux. Voué par inclination, et par les devoirs que lui impose son honorable profession, aux travaux, à toutes les études qui se rattachent à l'architecture, en même temps qu'il se sentait entraîné par un penchant irrésistible vers la culture de tous les arts qui se rapportent au dessin, M. Vivenel n'a rien négligé pour satisfaire à la fois les exigences de sa position et ses goûts particuliers. Il a donc voulu réunir, et je dois dire qu'il a réuni, avec autant d'intelligence que de jugement, les divers ouvrages propres à remplir ce double but. On trouve dans sa bibliothèque tous les livres importants publiés en France et à l'étranger sur toutes les parties de l'architecture, aussi bien que les somptueuses publications entreprises à grands frais pour faire connaître aux amateurs et aux curieux, qui ne peuvent ou ne veulent se déplacer, soit les sites pittoresques les plus remarquables des diverses parties du monde, soit ces musées célèbres de sculpture et de peinture que les voyageurs vont admirer en France, en Italie, en Angleterre et en Allemagne. Je n'essaierai pas de désigner ici quelques uns de ces grands et magnifiques ouvrages que je signale ; en citer un ou deux de préférence serait se montrer en quelque sorte injuste pour tous les autres, et, à moins de transcrire le catalogue même, je ne réussirais pas à en donner une idée suffisante. Je dirai toutefois que, parmi ces grands artistes dont les productions figurent avec éclat dans la riche collection de M. Vivenel, il en est un qui a été pour lui l'objet d'une attention constante et passionnée qui pourrait presque être considérée comme un culte. Androuet du Cerceau, c'est de lui que je parle, était au reste bien digne d'un pareil enthousiasme qui n'étonnera aucun de ceux qui connaissent l'élévation et la fécondité de son génie.
M. Vivenel, qui s'est plu également à recueillir une ample collection d'estampes de tous les maîtres et de toutes les écoles, a placé, dans ce catalogue, celles de ses estampes qui tiennent le premier rang ; mais ce n'est là en quelque sorte qu'un simple échantillon d'une collection aussi précieuse que considérable, dont la description détaillée eût peut-être exigé des volumes.
Malgré son caractère presque exclusivement spécial et sa physionomie particulière, il ne faudrait pas croire que la bibliothèque de M. Vivenel soit restée étrangère aux belles-lettres non plus qu'à l'histoire. Ces deux facultés y figurent pour un petit nombre d'ouvrages, mais ces ouvrages sont tout simplement des chefs-d'œuvre ; c'est encore une preuve de goût de la part du propriétaire de cette bibliothèque de s'être montré aussi délicat sous ce rapport qu'il s'était montré magnifique en tout ce qui concerne les beaux-arts.
Il y a, dans cette bibliothèque, tout ce qu'il faut pour satisfaire l'artiste le plus passionné, le littérateur le plus éclairé et le plus difficile. Existe-t-il beaucoup de collections de livres dont il soit possible de faire un pareil éloge ? »
(G. D. [Gratet-Duplessis]. « De la bibliothèque de M. Vivenel », p. V-VII)

Portrait d'Antoine Vivenel [détail] par Dominique Papety
(Musée Vivenel, Compiègne)
Vivenel envoya également ses collections d'objets d'art, qui constituèrent, par acte de donation du 20 mars 1843, le « Musée Vivenel ». 

Notice historique sur Compiègne et Pierrefonds.
Compiègne, Dubois, 1843, 2e édition, frontispice

Celui-ci fut organisé dans le 1er étage du bâtiment situé au fond de la cour de l'Hôtel de Ville, et dans l'aile qui touche à l'impasse de l'Arsenal, formant autrefois le Café de la Cloche.

« La collection de Compiègne est une encyclopédie abrégée de tous les arts, dans tous les temps et chez tous les peuples. Sculpture, peinture, céramique, verrerie, ameublement, panoplie, serrurerie, bijouterie, orfèvrerie, horlogerie, émaux, curiosités égyptiennes, hindoues, chinoises, japonaises, médailles, glyptique, il n'y a pas une création du génie humain qui ne soit glorieusement représentée au Musée de Compiègne. »
(Lettre de Eugène Pelletan à Félicien Mallefille, juillet 1850)

Musée Vivenel, Compiègne.
La plus grande partie des collections fut transférée en 1952 à l'hôtel de Bicquilley-Songeons, 2 rue d'Austerlitz, édifié sur l'emplacement probable du palais de Charles-le-Chauve (823-877), qui devint le « Musée Antoine Vivenel ».

La révolution de 1848 et ses dons à la ville de Compiègne ruinèrent Vivenel. Il fut alors recueilli par son ami Jean-Marie-Victor Viel (1796-1863), architecte du Palais de l'Industrie, élevé pour l'Exposition universelle de 1855 ; il en fit son exécuteur testamentaire. Puis sa cousine célibataire, Marie-Louise-Octavie Cailleaux (1816-1862), lui donna asile au 6e étage du 14 quai de la Grève [quai de l'Hôtel-de-Ville, entre le pont d'Arcole et la rue Geoffroy l'Asnier, IVe] ; il en fit sa légataire universelle.

Plan de Paris [détail] en 1861.

Vivenel mourut célibataire, chez sa cousine, le 19 février 1862, après une opération pour lithiase urinaire. Son corps fut ramené à Compiègne. Le 22 février, un service fut célébré en l'église Saint
-Jacques et son corps déposé dans le caveau familial au cimetière de Clamart. Lorsque Clamart fut désaffecté, il fut transporté au cimetière du Nord. La lecture de son testament montra combien il vivait d'emprunts à divers amis et combien sa situation financière était catastrophique.

Sa cousine mourut cinq jours après lui, le 24 février 1862, chez son neveu, Eugène-Jean-François Plinguier, 19 rue des Juifs [rue Ferdinand Duval, IVe] : dans cet appartement résida Adolphe Clémence (1838-1889), ouvrier relieur membre de la Commune, qui entreprit en mai 1869 la publication d'une Revue de la reliure et de la bibliophilie, dont il ne parut que trois numéros in-8.


Le reste des collections d'estampes et de livres de Vivenel fut vendu à Drouot, du mercredi 16 au vendredi 18 juillet 1862, en 3 vacations. Le Cabinet de feu M. A. V., architecteEstampes […] Ornements […] Livres à figures […] (Paris, Vignères, 1862, in-8, 67-[1 bl.] p., 744 lots) contient des ornements [70 lots = 9,40 %], des œuvres des maîtres [501 lots = 67,33 %] et des livres [173 lots = 23,25 %]. La vente produisit environ 35.000 francs.





mercredi 2 mars 2016

L'Abbé de Vougny (1706-1754), traducteur de Giordano Bruno


D'une famille originaire de Champagne, dont les armes étaient « D'azur, à l'agneau pascal d'or, au chef de gueules à trois étoiles d'argent », Louis de Vougny (1575-1644), médecin ordinaire du Roi, vint s'installer à Montfort-l'Amaury [Yvelines], en épousant en 1613 Jeanne Le Pelletier (1589-1652), fille de Jean Le Pelletier, lieutenant particulier en cette ville.
Son fils Jean de Vougny (1614-1687), médecin ordinaire du Roi et médecin du duc d'Orléans, épousa en secondes noces, le 18 mars 1664, Geneviève Le Maire (1636-1676), fille du président en l'Élection de Montfort-l'Amaury.
Son petit-fils, Jean-Marie de Vougny (1665-1729), d'abord secrétaire de l'intendant des Finances Joseph Fleuriau d'Armenonville en 1691, puis receveur général des Finances de la Généralité de Rouen de 1705 à 1719, fut conseiller du Roi en ses Conseils, secrétaire du Conseil d'État, directeur des Finances. Il fit enregistrer son blason en 1696, dans l'Armorial général de France. Il épousa à Paris, le 28 juillet 1698, Anne Moufle (1675-1750), fille de Simon Moufle, notaire au Châtelet. 

Plan de Turgot.

Installé place des Victoires [Ier-IIe], le couple déménagea rue du Grand Chantier [hôtel d'Anglade, 66 rue des Archives, IIIe], où il occupa un hôtel acheté aux héritiers de François Le Juge, fermier général. 

Plan de Turgot.
Le point rouge indique l'hôtel de Vougny, rue du Grand Chantier.

Bâti sous la conduite de l'architecte Robert de Cotte, cet hôtel était décoré de plusieurs bas reliefs de Antoine Coyzevox et embelli à l'intérieur de deux grands plafonds peints par Charles de La Fosse.

Hubert Robert. Démolition de l'église Saint-Jean-en-Grève.
(Musée Carnavalet)

Jean-Marie de Vougny et Anne Moufle y moururent et furent inhumés à Saint-Jean-en-Grève [cimetière et église détruits en 1800], leur paroisse.

66 rue des Archives, Paris (1897).

En parfait état, l'hôtel de Le Juge, devenu de Vougny, puis d'Anglade, fut détruit en juillet 1897, pour mettre à la place des grands bazars. La ville de Paris n'en conserva ni une photographie, ni un moulage, ni un souvenir quelconque. 


On a vendu aux enchères publiques, le 22 mai 1897, les plafonds pour 25.000 francs et les sculptures pour 1.500 à 2.000 francs (« Procès-verbal de la Commission du vieux Paris », 28 janvier 1898).

66 rue des Archives, Paris (1898).

L'architecte Paul Bonpaix (1847-1934) fut chargé d'édifier un immeuble à usage commercial, avec deux grands niveaux éclairés par des baies horizontales ouvertes dans une façade en pierre de taille, pour la Société française des Grands Bazars et des Nouvelles Galeries réunis.

Château de Jeurre.

Le vicomte Arthur-Henry Dufresne de Saint-Léon (1858-1947) acheta la façade de l'hôtel d'Anglade pour embellir celle du château de Jeurre [Morigny-Champigny, Essonne], devant le miroir d'eau. 



Archiviste paléographe et ancien attaché à la Bibliothèque Mazarine, Arthur de Saint-Léon avait publié, avec Paul Marais, archiviste paléographe et sous-bibliothécaire à la Bibliothèque Mazarine, le Catalogue des incunables de la Bibliothèque Mazarine (Paris, H. Welter, 1893, 2 vol. in-8).


Jean-Marie de Vougny et Anne Moufle eurent plusieurs enfants, dont Louis-Valentin de Vougny.
Louis-Valentin de Vougny mourut à Soissons [Aisne], le 25 janvier 1754, dans la 49e année de son 


âge, d'après la Suite de la clef (Paris, Ganeau, janvier 1754, p. 240), ce que confirme le Mercure de France (Paris, Chaubert, Jean de Nully, Pissot et Duchesne, mai 1754, p. 208-209), lu un peu rapidement par Joannis Guigard (Nouvel armorial du bibliophile. Paris, Émile Rondeau, 1890, t. I, p. 379) : son acte de décès à Soissons a été détruit. Il est donc né en 1706, à Paris : son acte de baptême n'est pas aux archives de l'état civil de Paris, ni dans les actes de l'état civil de Montfort-l'Amaury.

Devenu prêtre et chanoine de Notre-Dame de Paris, il fut également conseiller-clerc en la Grand'-Chambre du Parlement en 1726 et abbé de Notre-Dame de Larrivour [Lusigny-sur-Barse, Aube, détruite à la Révolution] en 1741.



On lui attribue Le Ciel réformé. Essai de traduction de partie du livre italien, Spaccio della bestia trionfante (S. l. [Paris], s. n., l'An 1000 700 50 [1750], de format in-12, tiré in-8, [1]-[1 bl.]-[1]-[1 bl.]-92 p.). Cet ouvrage est la traduction de la première partie du premier dialogue de Spaccio della bestia trionfante [Expulsion de la bête triomphante] (Paris [Londres], s.n. [Thomas Vautrollier], 

Statue en bronze de Giordano Bruno, par Ettore Ferrari (1889),
Campo de' Fiori, Rome.

1584, in-8), par Giordano Bruno (1548-1600), qui fut condamné par l'Inquisition et brûlé à Rome, au Campo de' Fiori, pour les impiétés répandues dans ses différents écrits. Cet ouvrage, accusé d'athéisme, n'est qu'un écrit fantastique peu dangereux pour la morale, allégorie entremêlée de traits contre les mœurs du XVIe siècle.

« Si ces deux Ouvrages [Spaccio della bestia trionfante et La Cena de le Ceneri] ne sont pas des chefs d'œuvres, au moins en ont-ils acquis en quelque sorte la valeur & le renom, par le prix exorbitant où ils sont portés, lorsqu'ils se trouvent dans quelque Vente publique. C'est ce qui est arrivé en dernier lieu à celle qui vient de se faire de la Biblioteque de M. l'Abbé de Rothelin, où ils ont été vendus onze cens trente-deux livres, quoiqu'ils ne forment qu'un in 12. sans beauté particuliere d'impression ni de caracteres. Seroit-ce donc la rareté qui en feroit seule le mérite ? Il faut croire qu'il s'y joint celui de la singularité. » [sic] (p. 4-5)

Ancienne maison de chanoine dans le cloître Notre-Dame,
24 rue Chanoinesse, rue centrale du cloître (v. 1900).

Après la mort de l'abbé de Vougny, sa bibliothèque fut vendue en son domicile, au cloître Notre-Dame [IVe], près de la salle du Chapitre, au nord de la cathédrale, après avoir été indiquée par affiches : 



Catalogue des livres de feu Monsieur de Vougny, conseiller au Parlement, chanoine de l'Église de Paris (Paris, Damonneville, 1754, in-8, [1]-[1 bl.]-89-[1 bl.] p., 1.167 + 16* = 1.183 lots). On y trouve : théologie 171 lots = 14,45 % ; jurisprudence 116 lots = 9,80 % ; sciences et arts 195 lots = 16,48 % ; belles-lettres 455 lots = 38,46 % ; histoire 246 lots = 20,79 %.